Anne LAGNY, Conscience. Autobiographie. Figuration. Recherche sur l’histoire des idées et des sensibilités en Allemagne du XVIIe au XXe siècle

HDR soutenue le mardi 7 décembre 2004 à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris IV) devant un jury composé de Madame et Messieurs les Professeurs :

- Denise BLONDEAU (Université de Reims)
- Roland KREBS (Université de Paris-Sorbonne, président du jury)
- Gérard LAUDIN (Université de Paris X)
- Jean MONDOT (Université de Bordeaux III)
- Jean-Marie VALENTIN (Université de Paris-Sorbonne/IUF, directeur)

Résumé de la recherche

Ce dossier d’habilitation comporte un ouvrage principal : Chemins de l’intériorité du projet de réforme religieuse piétiste au roman autobiographique . Il reprend mes travaux antérieurs : Portraits de juifs en temps de crise. Stéréotypes et figuration dans le Zeitroman (Roman d’époque) de la République de Weimar , Paris, Editions Arguments, 1998 (livre tiré de ma thèse) ; Nathan le Sage (préface à l’édition Aubier) ; (éd.), Les Piétismes à l’âge classique. Crise, conversion, institutions, Actes du colloques « Les Piétismes », Presses Universitaires du Septentrion, 2001 ; ainsi qu’un recueil d’articles : Figuration. Autobiographie. Interprétation.

Ouvrage principal

On évoque souvent un rapport entre le mouvement piétiste et la naissance de « l’écriture du moi » (autobiographie, journal intime). La pratique de l’introspection religieuse et les récits de conversion piétistes auraient préparé le regard sur le moi qui se développe dans les formes profanes des « ego-documents ». Le but de cet ouvrage est de réexplorer cette relation, en analysant quatre moments-clefs de la culture religieuse et littéraire allemande des XVIIe et XVIIIe siècles. Sa démarche essaie d’articuler histoire des idées et des sensibilités (théologie, philosophie, psychologie, catégories de l’expérience religieuse), analyse des contextes (Église luthérienne, mouvements de régénération, Schlesische Toleranz, Aufklärung), explications de textes (Pia Desideria, correspondance et sermons de Spener ; autobiographies de Francke et de Bernd, dans lesquels interviennent des récits de conversion ; le roman psychologique Anton Reiser de Moritz, en relation avec « l’histoire de cas » psychologique dans le Magazin zur Erfahrungsseelenkunde ). Partant du principe que l’on ne passe pas directement du texte religieux au texte littéraire, il veut éclairer quelques-uns des processus de médiation à l’œuvre lorsque l’expérience religieuse s’élabore et se transforme dans le texte autobiographique, par le relais d’une image de l’homme, de la consistance du moi et de la structuration, notamment temporelle, du récit.

Les deux premières parties étudient comment le projet de Philipp Jacob Spener, « père » du piétisme historique, tel qu’il se présente à la fois dans le manifeste des Pia Desideria et dans sa correspondance avec des représentants de l’orthodoxie luthérienne (Johann Olearius, Balthasar Mentzer II, Sebastian Schmidt), le conduit progressivement à élaborer une nouvelle conception de l’intériorité, marquée par le « vrai christianisme » de Johann Arndt, et à repenser dans de nouveaux cadres l’héritage augustinien et luthérien ; et comment les différents récits qu’August Hermann Francke, le fondateur de l’Orphelinat de Halle, consacre à son itinéraire et au moment de sa conversion, ainsi que la tradition qui s’en est transmise, à la fois se coulent dans les formes classiques et récentes de la culture du témoignage et commencent à les bouleverser pour y produire des instruments d’analyse de l’intériorité — le regard porté sur l’espace, le temps, le monde et autrui se réorganisant alors en fonction d’une telle analyse. Les deux dernières parties montrent comment, chez Adam Bernd et chez Karl Philipp Moritz, le modèle ainsi mis en place produit des effets nouveaux et imprévus : les outils d’analyse des phénomènes de la conscience sont repris et développés, mais l’interprétation religieuse se trouve face à des interprétations concurrentes (philosophie des Lumières, médecine, psychologie) qui soit entrent en conflit avec elle (Bernd reste pris entre explication religieuse et explication naturaliste de ses « tourments du corps et de l’âme »), soit s’y substituent (dans le « roman psychologique » de Karl Philipp Moritz, l’expérience religieuse est ressaisie comme partie de l’« histoire intérieure » du sujet).

Travaux antérieurs

Portraits de juifs en temps de crise. Stéréotypes et figuration dans le Zeitroman (Roman d’époque) de la République de Weimar , Paris, Editions Arguments, 1998.

L’ouvrage se proposait, à partir d’un corpus de romans traitant de la réalité contemporaine (Lion Feuchtwanger, Hans Fallada, Ernst von Salomon, entre autres), d’examiner les manières de figurer un thème d’époque (Juifs et antisémitisme) en relation avec les possibilités d’un cadre de figuration constitué par le Zeitroman, plus apte que d’autres genres romanesques à réfracter le point de vue de la conscience contemporaine immédiate. Enquête littéraire, donc, attentive à la spécificité du medium romanesque en posant la question de sa valeur heuristique : à côté des résultats de l’enquête de l’historien ou du sociologue, que peuvent nous apprendre ces romans sur la République de Weimar, en fonction de leur mode propre de réfraction de la réalité ? La réponse à cette question a dégagé les axes suivants :
- la mise en relation des ressources (et des limites) de ce genre réaliste avec un certain état de la conscience d’époque ;
- la qualité de la figuration d’un thème d’époque comme indice du degré de perception de cette problématique dans l’horizon de la conscience immédiate, avant la correction induite par le point de vue rétrospectif de l’historien ;
- plus largement, l’interrogation sur ce qu’est la « conscience immédiate » d’une époque, et la dimension du temps dans lequel elle s’inscrit.

Les Piétismes à l’âge classique. Crise, conversion, institutions

Ce volume constitue la publication des actes du colloque que j’ai organisé à l’université Charles-de-Gaulle/Lille III en mars 1998 ; il s’agit de la première rencontre internationale et interdisciplinaire consacrée en France au piétisme. Les communications portaient non seulement sur le piétisme historique (de Spener à Zinzendorf), mais aussi sur des mouvements apparentés, dans l’horizon transconfessionnel d’une même aspiration à la régénération de la foi (quiétisme, puritanisme de Bunyan, réforme du monachisme bénédictin avec le cardinal Bona, spiritualité de Pierre Poiret). Il s’agissait de saisir ces courants religieux dans leur dynamique de diffusion des idées religieuses, en interaction avec les formes de pensée de leur époque ; de tenter la construction de catégories d’histoire des idées et des sensibilités qui puissent rendre compte à la fois de la multiplicité et de l’unité de ces mouvements au XVIIe et XVIIIe siècle, et enfin de se pencher sur les formes d’écriture qui leur correspondent.

Figuration. Autobiographie. Interprétation

Ce recueil comprend quinze études sur Lessing et les Lumières, l’Allemagne du XIXe et du XXe siècle, les problèmes de la figuration et ceux de l’autobiographie. Ils portent les traces d’intérêts divers, sur trois siècles de culture allemande — et aussi de culture française (mise en regard des formes de l’écriture du moi chez Pascal et Madame Guyon, à côté du récit de conversion piétiste ; film de Jacques Rivette tiré de l’œuvre de Diderot ; mises en scène de Lessing par Bernard Sobel et Jacques Lassalle). Regroupées en trois sections, consacrées respectivement à Lessing, aux écritures du moi et aux problèmes méthodologiques de la confrontation et de l’interprétation des textes, ces études s’attachent à déterminer les relations entre les idées et les formes dans lesquelles elles se nouent ; entre les œuvres et leurs interprètes ; entre domaines esthétiques (peinture et poésie, littérature et cinéma) ; enfin entre pays (France et Allemagne).