Dorothea MERCHIERS, De l’écriture réaliste à l’écriture mythique

HDR, soutenue le 26 novembre 2004 à l’Université Lumière Lyon 2 devant un jury composé de :

- Mme le Professeur Jacqueline Bel (Université du Littoral-Boulogne/Mer)
- M. le Professeur Maurice Godé (Université Montpellier III),
- M. le Professeur Jacques Lajarrige (Université Paris III)
- M. le Professeur Jean-Charles Margotton (Directeur de recherches, Université Lyon 2)
- Mme le Professeur Marie-Hélène Pérennec (Université Lyon 2)

Le dossier présenté porte le titre principal “De l’écriture réaliste à l’écriture mythique”. Ce titre résume l’itinéraire de ma recherche, itinéraire qui m’a conduite de l’étude du réalisme de Siegfried Lenz, sujet de ma thèse de doctorat soutenue en 1997, à l’étude de la place qu’occupe le mythe dans la littérature germanophone de la seconde moitié du XXe siècle, principalement dans l’œuvre de Christoph Ransmayr.

Le dossier se compose de trois volumes. Le premier est constitué par un document de synthèse qui analyse mes travaux de recherche selon quelques axes majeurs : littérature et Histoire, littérature et mythe, dialogisme et polyphonie.

Le second volume regroupe une vingtaine d’articles que j’ai publiés jusqu’à ce jour et qui portent sur des écrivains tels que Franz Fühmann, Helmut Krausser, Elisabeth Langgässer, Siegfried Lenz, Christoph Ransmayr ou Christa Wolf.

Le troisième volume constitue le travail d’habilitation proprement dit ; il est intitulé “Nature et culture, Histoire et mythe : fondements de l’anthropologie et de l’esthétique de Christoph Ransmayr”. L’analyse du rapport dialectique que Ransmayr instaure entre nature et culture, Histoire et mythe m’a permis de dégager les fondements de l’anthropologie et de l’esthétique de l’écrivain. Je résume ici les conclusions auxquelles j’ai pu aboutir.

En face de la nature qui s’offre à lui, l’homme se contente rarement, selon Ransmayr, d’adopter une attitude contemplative. Qu’il soit animé par le désir de l’aventure ou par la curiosité du savant, qu’il veuille servir des intérêts nationaux ou satisfaire son ambition personnelle, l’homme tend à s’ériger en maître de son environnement naturel : il le cultive, l’urbanise ou en exploite les richesses, souvent au-delà des limites raisonnables et sans se soucier des conséquences à long terme.

La culture permet à l’homme, confronté à une nature parfois menaçante, de conserver sa dignité et de se libérer de l’emprise aliénante du quotidien. Toutefois, cette culture court le risque d’être instrumentalisée par le pouvoir politique et de soumettre l’individu à une forme plus subtile, mais non moins réelle d’aliénation.

Si, à certaines époques et en certains lieux, la culture semble traduire la supériorité de l’homme sur son environnement naturel, la victoire ultime revient à la nature. Cette victoire se manifeste principalement à travers la prise de possession par la végétation de tout ce que l’homme a pu construire. Elle est souvent favorisée et accélérée par un changement climatique.

L’Histoire occupe une place importante dans les romans de Ransmayr, depuis l’histoire de l’Empire romain jusqu’à celle du Troisième Reich et de la période qui suivit la Seconde Guerre mondiale. Mais le recours fréquent à l’anachronisme, qui entraîne l’interpénétration des époques historiques, sert à montrer qu’en tout temps le pouvoir politique a cherché à s’imposer et à triompher par tous les moyens, en particulier par la force et la brutalité, celle des guerres ou des camps de concentration. C’est le modèle du totalitarisme qui s’impose.
Le temps de l’Histoire tend à démentir l’idée d’un constant progrès vers une civilisation où l’homme mènerait une vie meilleure. La répétition des actes de violence et des conflits armés est la preuve évidente que l’homme est enfermé dans un univers marqué par l’éternel retour du même. Le mode d’expression le plus adéquat pour rendre compte de cette évidence, c’est le mythe. Le mythe échappe en effet au temps de l’Histoire et à l’espace de la géographie. Il traduit l’expérience fondamentale de tout homme en tout lieu et en tout temps.

Le principe énoncé par Horkheimer et Adorno : “Le mythe lui-même est déjà Raison et la Raison se retourne en mythologie”, sous-tend toute l’œuvre de Ransmayr. Ce dernier s’attache à illustrer la relation dialectique qui existe entre mythe et raison pour montrer, à la suite des maîtres de l’école de Francfort, que l’homme se sert de sa raison pour déployer jusqu’à l’extrême sa volonté de puissance et de domination.

L’accent mis par Ransmayr sur le triomphe de la nature et sur la disparition de l’homme m’a conduite à replacer son œuvre dans le contexte de la crise de l’anthropocentrisme qui se manifeste parfois dans la littérature et la pensée contemporaines. La réponse que l’écrivain autrichien apporte au pessimisme anthropologique est d’ordre esthétique. Elle se traduit par la beauté de la langue, beauté créée par le rythme de la syntaxe, les figures de style, le choix des mots et des sonorités. L’esthétique de Ransmayr est paradoxale : elle puise sa force dans le contraste même qui existe entre la beauté du verbe et la destruction ou la disparition que ce verbe décrit. L’art de l’écrivain consiste à tirer parti de cette alliance paradoxale. C’est ce qu’a tenté de montrer mon étude.