Ulrich PFEIL, Un siècle d’histoire allemande entre ruptures et continuités, 1890-1990

Habilitation à diriger des recherches soutenue le 6 décembre 2002 à l’Université de Lille 3 devant un jury composé de :

- Monsieur Jérôme Vaillant (Université de Lille 3)
- Monsieur André Combes (Université de Lille 3)
- Monsieur Gilbert Krebs (Université de Paris)
- Monsieur Jean-Paul Cahn (Université de Paris XII)
- Monsieur Sylvain Schirmann (Université de Metz)
- Monsieur Christoph Kleßmann (Université de Potsdam)

Le dossier que j’ai présenté en vue de l’habilitation à diriger des recherches à l’Université de Lille 3 en décembre 2002, intitulé „Un siècle d’histoire allemande entre ruptures et continuités, 1890-1990”, s’organise autour de trois axes principaux, traitant de trois périodes distinctes dans des perspectives différentes. Relevant de l’histoire régionale, le premier correspond aux années 1890–1933 (doctorat), le deuxième dans l’ordre chronologique, examine l’attitude des communistes allemands dans la résistance et en exil de 1933 à 1945, et le troisième analyse les „autres” relations franco-allemandes de 1945 à 1990. (1)

1. Les origines et les causes de la montée du nazisme dans une ville de province allemande : la ville de Heide/Holstein (1890–1933)

Ce premier axe de recherche se situe dans le prolongement de ma thèse, soutenue avec mention (magna cum laude) devant l’Université de Hambourg en 1995 sous la direction de M. le professeur Arnold Sywottek. (2) Les études locales et régionales permettent de tirer le meilleur profit de sources denses en analysant de manière précise les transformations économiques, sociales et politiques ainsi que les origines et les causes de l’ascension du NSDAP et ses méthodes de domination sous le IIIe Reich. Par l’observation de situations locales et la nécessaire confrontation des résultats obtenus avec des évolutions à plus grande échelle, la recherche régionale contribue à améliorer la compréhension d’ensemble aussi bien dans sa diversité concrète que dans ses grandes lignes historiques.

Comme en témoigne l’analyse du paysage politique de Heide de 1890 à 1933, les facteurs du soutien massif apporté au NSDAP dans cette ville ne se comprennent pas au seul examen des dernières années de la République de Weimar, mais ne peuvent être appréhendés que sur un temps plus long. Déjà sous l’Empire, une conscience politique très affirmée caractérisait le Dithmarchen et Heide. Ainsi, de fortes tendances particularistes et des ressentiments antiprussiens s’exprimaient lors des élections au Reichstag par un vote très majoritaire pour les libéraux-nationaux et les libéraux de gauche.

Après la défaite de 1918 et les crises économiques successives, la République perdit vite son crédit. Des associations antidémocratiques et des ligues populistes (völkisch) apparurent dans le paysage politique. L’essor du NSDAP, en tant que tel, débuta en 1926, et le parti passa alors en quelques années d’une sorte de secte peu importante à la principale force politique dans la ville (1932). Les crises agraires et les crises économiques mondiales radicalisèrent le débat politique, comme l’a décrit Hans Fallada dans son roman „Bauern, Bonzen, Bomben”. C’est en tant que parti le plus agressif et le mieux organisé dans la lutte contre le „système de Weimar”, en insistant sans cesse, dans toutes les manifestations locales, sur les spécificités et les traditions du monde rural et en distillant le discours „Blut und Boden” (Sang et Sol), que le NSDAP trouva un fort écho à Heide et devint le „parti populaire de la protestation”. Le développement très remarqué du NSDAP sur la côte ouest du Schleswig-Holstein a conduit nombre d’historiens à considérer cette région comme le point de départ du raz de marée national-socialiste dans toute l’Allemagne.

2. Les relations entre la France et la RDA 1949–1990

L’histoire des relations franco–est-allemandes est restée l’un des enfants pauvres de l’historiographie allemande et française jusque vers 1989/90. Alors que les ouvrages sur les relations franco-ouest-allemandes étaient innombrables, la bibliographie sur les relations France-RDA ne se limitait qu’à quelques titres. Cette tendance correspond à l’évolution générale en République fédérale : alors que la RFA avait toujours représenté un défi politique et social pour la RDA au temps de la division de l’Allemagne, la RDA fut de moins en moins considérée comme un défi par les Occidentaux, surtout à partir des années soixante. (3) La comparaison des systèmes allemands était établie et permettait de détourner toujours plus le regard de la RDA. On assista à une évolution similaire en France, où la RDA fut surtout considérée comme l’autre Allemagne. Même après les bouleversements en RDA, cette situation n’a pas été profondément modifiée, ne changeant rien non plus aux études sur la politique étrangère de la RDA en général.

Dans les manuels et les ouvrages généraux sur les relations franco-allemandes, les auteurs ignorent en général le rôle de la RDA ou la traitent séparément. En analysant les questions politiques, culturelles et économiques dans les relations franco-est-allemandes jusqu’en 1989, ils se sont contentés de comparer les relations entre Berlin-Est et Paris d’une part, Bonn et Paris d’autre part, ce qui les a conduit à conclure, de manière fort peu surprenante, que la RDA était l’éternel second et ne parvenait ni à rattraper ni à dépasser la RFA. La RFA et la RDA n’y sont appréhendées comme deux parties d’un même tout au sein des relations franco-allemandes que dans le cadre de la question allemande et des droits de la France en tant qu’ancienne puissance d’occupation. En appliquant l’approche de „l’imbrication dans la démarcation” (« Verflechtung in der Abgrenzung) aux relations franco-allemandes, la question du rôle de la RDA dans ces relations triangulaires devient fondamentale. Il s’agit alors de déterminer la place de la RDA dans les relations franco-allemandes d’après 1945 et de dégager les différentes phases et les points de rupture.

À la période des relations non officielles entre 1949 et 1973, date de la reconnaissance de la RDA par la France (février), succéda l’ère des relations officielles caractérisée par des accords bilatéraux en matière politique, économique et culturelle et par l’implication de dirigeants, toujours plus haut placés dans la hiérarchie, dans les relations diplomatiques entre les deux pays. Il a fallu étudier les continuités de la politique menée par Paris et s’interroger sur les conséquences pour la RDA, au-delà de la césure de 1973, de la politique française de sécurité vis-à-vis de la RFA (du contrôle à la coopération en passant par l’intégration).

Indépendamment des continuités et des ruptures de la politique allemande de la France et des divergences et convergences au sein du couple franco-allemand jusqu’en 1990, traiter l’ensemble de la période de la division de l’Allemagne, de 1949 à 1990, permet d’étudier un des aspects de la politique extérieure est-allemande et d’en repérer le potentiel et ses limites. Le choix de la „longue durée“ permet aussi de s’interroger sur les interférences entre les mentalités, les facteurs sociaux et les conséquences spécifiques de la guerre froide. En combinant l’évolution de la politique intérieure et les intérêts extérieurs de la RDA, cette étude se propose de mieux cerner les structures du pouvoir et les pratiques de domination en RDA.

L’analyse du triangle franco-germano-allemand pendant la période 1949–1990, marquée par les différentes phases de la guerre froide, a pour but d’examiner les relations et interactions au sein de ce triangle asymétrique à géométrie variable. Il faut tenir compte d’une part du niveau national et politique, d’autre part du niveau social et culturel dans le cadre d’un ordre mondial bipolaire. L’histoire de ces relations, appréhendées de manière chronologique et thématique (politique, sociale, culturelle, économique), permet d’analyser l’interdépendance des trois États et sociétés, le rôle de la France dans la rivalité germano-allemande, l’impact de la RDA sur la relation franco-ouest-allemande et celui de la RFA dans la relation franco-est-allemande. La tradition révolutionnaire française, la présence d’un parti communiste fort, la relative indépendance française au sein de l’Alliance Atlantique et la tradition antifasciste ont, jusqu’à présent, toujours été considérées comme les lieux d’ancrage de la relation entre la France et la RDA, ce sur quoi il faudra s’interroger dans une double perspective historique et culturelle. En analysant la place de ces relations dans le système international, les rapports entre les sociétés, les perceptions réciproques, cet axe croise les regards entre les disciplines.

3. Le parti communiste allemand dans la résistance et en exil (1933–1945)

Ce troisième axe est un chantier en progression continue et constitue en partie une passerelle entre le premier et le deuxième axe, entre montée du nazisme et résistance, entre exil (en France) et politique „antifasciste” du KPD/SED après 1945. (4) Les membres du parti communiste comptèrent parmi les premières cibles du NSDAP après la „prise du pouvoir”, parce que le parti résistait à l’emprise totale sur la société. Mais dans la perspective du KPD, la rupture ne fut pas si radicale. Les archives montrent aujourd’hui que le parti était passé dans la clandestinité avant 1933. (5) Même au sein de la direction du parti, les continuités ont dominé. Après l’internement de Ernst Thälmann, la rivalité reprit entre les principaux dirigeants d’avant 1933 et culmina lors de l’exil à Paris du secrétariat dirigé par Franz Dahlem, tandis que Walter Ulbricht restait à la tête de la résistance communiste intérieure. Les premières actions du KPD en exil et dans la résistance prolongent alors des lignes de conflit au-delà de la rupture politique allemande de 1933. Dans l’illégalité, la direction du parti tenta de se maintenir comme représentant légitime et chef de file du combat antifasciste. La division de la direction du Parti entre Paris et Moscou fut aussi à l’origine de la rivalité entre Dahlem et Ulbricht, entre les émigrants de l’Ouest et les „cadres de Moscou” (émigrés de l’Est). (6) Tandis que les premiers vécurent une nouvelle épreuve avec le début de la guerre en 1939 et se retrouvèrent souvent dans des camps d’internement, les autres, ceux au moins qui avaient survécu aux purges staliniennes, commencèrent à réfléchir à l’Allemagne d’après-guerre, ce qui explique leur rôle dominant au lendemain du 8 mai 1945. En 1953, Franz Dahlem fut rattrapé par son passé dans l’émigration à l’Ouest, et épuré du SED à l’initiative de Walter Ulbricht, qui réglait de vieux comptes avec son ancien et principal rival au sein du parti, ce que souligne le processus auquel Dahlem dut se soumettre avant de publier son autobiographie. (7) Or, ce genre littéraire participait d’une conception de l’histoire brouillant les notions de passé, présent et avenir, le passé étant sans cesse réinterprété pour justifier le présent et assurer la domination du parti dans l’avenir. Cette conception fermée constituait un système auto-référentiel absolu que ne pouvait pas contredire la mémoire individuelle. (8)


(1) Cf. Ulrich PFEIL : „Comme un coup de tonnerre dans un ciel d’été“. Französische Reaktionen auf den 17. Juni 1953. Verlauf – Perzeptionen – Interpretationen (Kleine Reihe der Historischen Kommission zu Berlin, Bd. 8), Berlin, Berliner Wissenschaftsverlag, 2003, 78 pages ; id. : Die „anderen“ deutsch-französischen Beziehungen. Die DDR und Frankreich 1949–1990, Cologne, Böhlau, 2004, 712 pages.
(2) Cf. Ulrich PFEIL, Vom Kaiserreich ins „Dritte Reich”. Heide 1890–1933, Heide 1997, 482 pages, id. : Von der roten Revolution zur braunen Diktatur. Heide zwischen 1918 und 1935. Quellen, Texte und Abbildungen für die Sekundarstufe I (éd. par la GEW Heide), Heide 1997, 81 pages.
(3) Cf. Ulrich PFEIL (éd.), La RDA et l’Occident 1949–1990, Asnières, PIA, 2000, 536 pages ; id. (éd.) : Die DDR und der Westen. Transnationale Beziehungen 1949–1989, Berlin, Ch. Links, 2001, 360 pages.
(4) Cf. Ulrich PFEIL : Antifascisme et dénazification en zone d’occupation soviétique, in : Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande 32 (2000) 1, pp. 101-115.
(5) Cf. Ulrich PFEIL : Die KPD im ländlichen Raum. Die Geschichte der Heider KPD 1920–1935, in : Demokratische Geschichte X (1996). Jahrbuch zur Arbeiterbewegung und Demokratie in Schleswig-Holstein, pp. 167-206 ; id. : La « prise du pouvoir » par les nationaux-socialistes dans une petite ville de province, in : Gilbert KREBS/Gérard SCHNEILIN (éd.) : Etat et société en Allemagne sous le IIIe Reich, Asnières, PIA, 1997, pp. 175-196.
(6) Cf. Ulrich PFEIL : Das Pariser Auslandssekretariat der KPD im August/September 1939. Ein neuralgischer Punkt in der Geschichte des deutschen Kommunismus, in : Anne SAINT SAUVEUR-HENN (éd.) : Fluchtziel Paris. Die deutschsprachige Emigration 1933–1940, Berlin, Metropol, 2002, pp. 137-152.
(7) Cf. Ulrich PFEIL : Zwischen „Parteilichkeit“ und Geschichte „wie ich sie tatsächlich erlebt habe“. Textgenese am Beispiel der Memoiren von Franz Dahlem, in : Deutschland Archiv 35 (2002) 1, pp. 81-89.
(8) Cf. Ulrich PFEIL : Le genre biographique dans l’historiographie de la RDA, in : Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande 33 (2001) 4, pp. 487-500 ; id. : Konstruktion und Dekonstruktion von Biographien in der DDR-Historiographie, in : Heiner TIMMERMANN (éd.) : Die DDR – zwischen Mauerbau und Mauerfall, Münster, LIT, 2003, pp. 68-95.