Philippe VERRONNEAU : Le système modal en allemand aux XVIe et XVIIe siècles (1520-1669)

Philippe VERRONNEAU : Le système modal en allemand aux XVIe et XVIIe siècles (1520-1669)

Thèse de doctorat soutenue le 7 décembre 2007 à l’Université Stendhal-Grenoble III devant un jury composé de :
Madame Odile SCHNEIDER-MIZONY, Professeur à l’Université Strasbourg II, Rapporteur et Présidente du jury
Monsieur Jean-François MARILLIER, Professeur à l’Université Grenoble III, Directeur de thèse
Monsieur Jacques POITOU, Professeur à l’Université Lyon II, Rapporteur
Monsieur Paul VALENTIN, Professeur émérite à l’Université Paris IV

Notre travail de recherche vise à clarifier la description du système modal de l’allemand à une époque charnière de l’histoire de la langue : le « nouveau-haut-allemand précoce » ou Frühneuhochdeutsch. Cette période a été assez peu étudiée au niveau syntaxique, et nous avons cherché à combler cette lacune en apportant un éclairage sur l’emploi des modes, dans la mesure où cette catégorie grammaticale demeure jusqu’à aujourd’hui l’une des plus complexes de l’allemand. L’intervalle retenu (1520-1669) correspond schématiquement à la seconde moitié du « nouveau-haut-allemand précoce » et se caractérise par plusieurs transformations qui affectent le système verbal dans son ensemble et qui aboutiront à la mise en place des principales structures de la langue moderne.
Cette recherche s’appuie sur trois corpus, constitués à partir d’œuvres qui jalonnent la période étudiée. Le travail porte en premier lieu sur la langue de Luther, qui est analysée d’une part dans l’œuvre An den christlichen Adel deutscher Nation (1520) et d’autre part dans une sélection des Tischreden (1531-1546). Le deuxième corpus est établi à partir de la version du Faustbuch publiée en 1587 : Historia von D. Johann Fausten. Enfin, la troisième phase correspond au roman Der Abentheurliche Simplicissimus Teutsch de Grimmelshausen (1669), qui marque le terme de notre période d’étude. Chacun des trois corpus fait l’objet d’une analyse synchronique, puis les résultats obtenus sont replacés dans une perspective diachronique, qui vise à dresser un bilan des évolutions constatées.
L’objectif central de cette étude est de rechercher les principes sémantiques sur lesquels repose le fonctionnement modal au cours de la période définie. Cette approche nécessite deux principaux outils d’analyse : d’une part, les occurrences sont classées selon un critère syntaxique qui permet d’examiner l’emploi des modes structure par structure ; d’autre part, une grande place est accordée à l’analyse contextuelle, qui sert à reconstituer le processus menant à l’interprétation du passage étudié. Cette méthode permet de faire la part entre la valeur sémantique des formes modales et le fonctionnement global de la séquence au niveau pragmatique. L’attention porte en particulier sur les occurrences offrant des oppositions modales pertinentes, dans la mesure où celles-ci révèlent des traits sémantiques spécifiques qui font ressortir la valeur propre du mode employé.

L’étude des trois corpus aboutit à une synthèse qui met en évidence la logique du fonctionnement modal au sein de chaque système. Les résultats obtenus se résument en trois points :

1) Les textes étudiés révèlent la place importante du subjonctif formé sur le radical du présent (type sei), à la fois dans les groupes verbaux autonomes et dans les dépendantes : globalement, le subjonctif de type sei fait référence à une situation non-actuelle et s’oppose en cela à l’indicatif, qui désigne un fait établi aux yeux du locuteur. Cette approche sémantique remet en cause les étiquettes traditionnellement associées au subjonctif, notamment les fonctions optative et jussive, qui ne correspondent pas à la valeur du mode lui-même. Tout au long de la période, le subjonctif de type sei sert ainsi à exprimer le non-actuel, même si l’indicatif gagne du terrain dans quelques cas précis.

2) La plupart des groupes verbaux dépendants présentent une opposition de type sei / wäre qui n’est pas de nature modale, mais temporelle : sei et wäre correspondent respectivement au présent et au passé d’un subjonctif unique marquant le non-actuel. Plusieurs groupes syntaxiques illustrent en effet l’application d’un principe de concordance entre le temps du verbe introducteur et la forme de subjonctif employée dans la subordonnée. Ce phénomène de concordance, hérité de l’allemand ancien, occupe une place centrale dans la langue de Luther. Il continue à s’exercer dans le Faustbuch et le Simplicissimus, mais les failles relevées dans l’application de l’ancien système montrent que l’opposition temporelle de type sei / wäre s’efface peu à peu au profit d’une opposition modale qui renvoie à deux subjonctifs distincts.

3) Les dépendantes de discours indirect relevées dans l’œuvre de Luther ont un fonctionnement modal qui s’inscrit dans la logique globale du système de concordance : les propos rapportés en contexte présent sont régulièrement exprimés à l’aide du subjonctif de type sei, tandis que les propos introduits par un verbe au prétérit sont exprimés à l’aide du subjonctif de type wäre. Schématiquement, ce principe aboutit à des enchaînements tels que er sagt, dass es so sei / er sagte, dass es so wäre. Ces constructions restent largement prédominantes dans le Faustbuch, mais le fonctionnement temporel complexe de certains passages commence à brouiller l’application du principe de concordance. Cette tendance s’accentue dans le Simplicissimus, où plusieurs passages illustrent un phénomène de non-concordance sélective, caractérisé par de nombreuses alternances modales dans les dépendantes de discours indirect.

La spécificité de notre période tient donc à la coexistence de deux systèmes : l’un est hérité du moyen-haut-allemand et comprend un subjonctif unique, au sein duquel les formes de type sei / wäre s’opposent au niveau temporel ; l’autre annonce la situation moderne, dans laquelle sei et wäre s’opposent au niveau modal. L’un des principaux facteurs d’évolution semble avoir été le développement des constructions périphrastiques de type sei gekommen / wäre gekommen : ces structures sont attestées dès l’époque de Luther et se répandent progressivement dans les dépendantes de discours indirect, où elles répondent au besoin d’exprimer l’antériorité. Ces périphrases consolident ainsi l’existence de deux subjonctifs distincts, chacun doté d’une propre forme de passé qui exprime aussi l’accompli, ce qui ouvre la voie à une réorganisation du système modal au début de l’époque moderne.