Veuillez trouver ci-dessous le résumé de thèse de Mme Brigitte Rigaux-Pirastru
Brigitte RIGAUX-PIRASTRU
Titre de la thèse : LA FUITE ET L’EXPULSION DANS LE CINEMA DE LANGUE ALLEMANDE (1946-2018) : REPRESENTATIONS, ROLES ET FONCTIONS
Thèse de doctorat en civilisation germanique soutenue le 10 décembre 2020 sous la direction de Gwénola SEBAUX
Universités de rattachement : Université Catholique d’Angers et Université d’Angers
Adresse mail : bpirastru[at]gmail.com
La fuite et l’expulsion, un sujet central de l’histoire allemande et européenne, concerne la migration forcée, associée à un haut degré de violence, d’environ 12,5 millions de citoyens allemands du Reich et de membres de minorités allemandes originaires d’Europe centrale et orientale, envoyés surtout en Allemagne, dans ses nouvelles frontières de 1945. Elle débuta à la fin de l’année 1944 pour s’achever au début des années 1950. Lors de ces mouvements de population (évacuations, fuites, tentatives de retour, déportations, expulsions, expatriations, transferts, etc.), 600 à 800 000 personnes perdirent leur vie. Ce processus, d’une grande portée géographique et temporelle, généra des conséquences à long terme pour les pays d’origine et de destination, pour les personnes concernées et leurs descendants et provoqua d’importantes controverses.
Dans le cadre d’une approche interdisciplinaire, l’étude comparative et diachronique, à la fois quantitative et qualitative, d’un corpus de 184 films germanophones, tournés de 1946 à 2018, mettant en scène ou évoquant la fuite et l’expulsion, identifie et met en lumière leurs rôles et leurs fonctions au sein des différentes sociétés concernées : zones d’occupation, Allemagne de l’Est et de l’Ouest, Allemagne réunifiée et Autriche. Elle se fonde sur le fait que, depuis le milieu du 20e siècle, le cinéma, tous genres confondus, joue un rôle majeur dans la représentation du passé. Plus que tout autre média, il écrit l’histoire, fabrique des mythes et façonne les mémoires collectives au fil des époques et des régimes politiques. Œuvre toujours collective, le film reflète les mentalités contemporaines au moment de sa création et, inversement, influence aussi la société à laquelle il est destiné.
Le cinéma exprima et cultiva les émotions des réfugiés et des expulsés, notamment leur nostalgie. Dans les années 1950, il constitua même un vecteur de résilience en leur permettant de s’identifier à des personnages qui accèdent au bonheur, après être venus à bout de difficultés paraissant initialement insurmontables. La promesse d’un futur radieux passe toujours par l’intégration, voire l’assimilation. Cette thématique, mise en avant dès les premiers films d’après-guerre jusqu’aux œuvres les plus récentes, n’a pas pour l’instant été remise en question, cultivant le mythe d’une intégration rapide et réussie.
Par ailleurs, l’analyse des films du corpus dévoile la complexité des interactions avec le passé national-socialiste ainsi qu’avec les évolutions socio-politiques contemporaines de la réalisation des œuvres. Tandis que l’Allemagne de l’Est met toujours en scène un antifascisme de façade, avec les résistants communistes comme uniques héros, la Shoah devient le point de référence en Allemagne de l’Ouest à partir des années 1960, et le demeure dans l’Allemagne réunifiée. Sa « mémoire forte » (Enzo Traverso) affaiblit celle de la fuite et l’expulsion. L’ostracisation des associations des expulsés et de leur fédération en découle : peu représentées, et toujours de manière négative, ces dernières portent durablement le stigmate du « revanchisme », devenant même un lieu de mémoire connoté négativement. Autre lieu de mémoire, positif cette fois-ci, le Treck incarne au cinéma, depuis la fin de la guerre, la fuite et l’expulsion, car l’expulsion, certes évoquée, n’est pour ainsi dire jamais montrée. Cette non-représentation pourrait bien constituer l’unique tabou concernant la fuite et l’expulsion, les films fournissant une preuve supplémentaire que le débat sur ces événements ne fut, quant à lui, jamais un tabou.
Les différences idéologiques entre les deux Allemagnes, flagrantes à l’écran, n’empêchent cependant pas des convergences dans les représentations et les objectifs poursuivis. L’histoire de la fuite et l’expulsion, fortement simplifiée, se transforme généralement en un exode d’Est en Ouest, conséquence « naturelle » de la Seconde Guerre mondiale. Si les quelques fictions autrichiennes, destinées surtout au marché ouest-allemand, reprennent une narration similaire, les reportages historiques produits pour le marché intérieur présentent la fuite et l’expulsion comme une histoire allemande, étrangère à l’Autriche, bien que des réfugiés et des expulsés s’y installèrent.
Les identités des réfugiés et des expulsés à l’écran dénotent la volonté, quels que soient la période et le pays de production, de conter un grand récit national. La diversité des origines ainsi que la complexité des identités individuelles sont en effet occultées au profit d’une identité allemande. Les femmes y occupent une place dominante, assumant tout à la fois un rôle de victime et d’héroïne, les aristocrates originaires des anciens territoires allemands, surreprésentées, personnifiant de manière positive ce monde définitivement perdu.
En fin de compte, la thèse souligne l’importance du film dans l’ancrage de la fuite et l’expulsion dans la mémoire culturelle allemande, tout en révélant combien celui-ci demeure instable.
Soutenance de thèse de Madame Brigitte Rigaux-Pirastru
le 10 décembre 2020
Site de l’université
Titre des travaux: “Fuite et expulsion dans le cinéma de langue allemande (1946-2018) : Représentations, rôles et fonctions”
Université Catholique de l’Ouest
Sous la direction de Madame Gwénola Sébaux
Membres du jury:
Monsieur Mathias BEER, Dr Habil Universität Tübingen / Institut für donauschwäbische Geschichte (IDGL) Allemagne,Examinateur
Monsieur Patrick FARGES, Professeur des Universités Université de Paris Diderot, Rapporteur
Madame Dominique HERBET, Professeur des Universités Université de Lille,Rapporteur
Madame Gwénola SEBAUX, Professeur des Universités Université Catholique de l’Ouest, Directeur de thèse