Écrire l’exil.
Échanges franco-allemands
sur la littérature, le cinéma et la BD de langue allemande du XXIe siècle
Journées d’étude jeunes chercheur.e.s
à l’École normale supérieure Paris
les 21 et 22 mai 2021
avec le soutien financier du DAAD (Office allemand d’échanges universitaires)
Été 2015. Des scènes catastrophiques se déroulent auprès des frontières intérieures et extérieures de la zone Schengen sur la route des Balkans. Face à cette situation de crise humanitaire, on assiste également à une hausse sans précédent du nombre de réfugiés et par conséquent aussi de demandes d’asile dans l’UE.(1) Ne serait-ce que dans la première moitié de l’année, environ 400.000 personnes sollicitent une protection internationale de l’UE. La cause première de cette augmentation considérable des réfugiés dans le monde est la guerre en Syrie.(2) Au milieu de cette catastrophe humanitaire, en Europe, ce sont aussi les relations franco-allemandes qui sont mises à rude épreuve. Des dissensions se produisent entre des partenaires jusqu’à ce jour très proches.
Dans ce contexte de crise humanitaire, le sujet de la migration et de l’exil, si présents dans les discours politiques et médiatiques, émerge avec d’autant plus de véhémence dans la littérature germanophone contemporaine. Des auteurs, connus et inconnus sur la scène littéraire allemande, ayant eux-mêmes vécu l’expérience de l’exil, publient des récits reflétant ces bouleversements. En font partie des romans et récits tels qu’Ohrfeige (2016) d’Abbas Khider, Vor der Zunahme der Zeichen (2016) de Senthuran Varatharajah, Nach der Flucht (2017) d’Ilja Trojanow, Gott ist nicht schüchtern (2017) d’Olga Grjasnowa ou Herkunft (2019) de Saša Stanišić. Ces écrits témoignent d’interrogations plus récentes des auteurs, qui peuvent porter sur des évènements vécus même bien avant la crise migratoire de 2015. Ils ne sont pourtant pas les premiers textes de langue allemande à traiter de ce sujet en ce début de siècle.
De même, dans le champ de la recherche en littérature, nous pouvons constater un nouvel intérêt pour cette thématique qui va de pair avec un regard neuf sur la littérature de l’exil. Ainsi, en Allemagne, la recherche sur la littérature de la migration et de l’exil a débuté dans les années 1970 avec l’étude d’écrivains allemands fuyant le nazisme et poursuivant leur œuvre en allemand dans leur nouveau pays. Actuellement, cette recherche s’oriente vers l’émergence d’une nouvelle littérature d’exil consécutive aux nouveaux bouleversements contemporains géopolitiques.(3) Longtemps cantonnées aux dates imposantes de la période de 1933 à 1945, les recherches s’ouvrent actuellement à de nouvelles temporalités, à de nouvelles géographies, à de nouveaux exils. En témoigne notamment l’acte de colloque Exil und Literatur (2013) de Doerte Bischoff et Susanne Komfort-Hein qui plaident pour une ouverture du terme « Exilliteratur » aux nouvelles expériences de l’exil, le reliant en même temps à des problématiques provenant des études postcoloniales et des Transareal Studies. (4) L’impact de cet ouvrage est considérable(5) pour les études parues après 2015, qui naviguent en grande partie dans son sillage.(6)
Quant aux études germaniques en France, un même constat est possible. Dès le début des années 2010 deux actes de colloque sont publiés – Asholt et al. (2010) et Meyer (2012), qui s’inscrivent tous les deux dans une perspective franco-allemande. Tandis que le premier acte de colloque se concentre sur les deux aires linguistiques, prenant comme point d’appui le concept d’une « littérature(s) sans domicile fixe » promu par Ottmar Ette (2005), le deuxième propose le terme de « Germanophonie » afin de saisir les nouveaux enjeux liés à l’exil et à la migration. Ces deux actes de colloque n’ont pourtant pas donné suite à des recherches d’une ampleur majeure au sein de la communauté scientifique en France. Seule exception à cet égard, les actes de colloque de Picker/Kimmich (2016) sont pourtant également à situer dans un contexte franco-allemand. Depuis, la discussion se poursuit dans une perspective plus globale des représentations de l’exil et de la migration dans la littérature en général sans qu’il y ait eu un format spécifiquement consacré à la littérature germanophone.(7)
Nos deux journées d’étude se proposent en premier lieu de constituer une plateforme d’échanges entre de jeunes chercheur.e.s ainsi que des chercheur.e.s confirmé.e.s en études germaniques en France et en Allemagne travaillant sur le sujet de l’exil et de la migration dans la littérature de langue allemande contemporaine. D’une part, nous voudrions mettre un accent particulier sur la production littéraire après 2015, nous interrogeant sur les répercussions que la « Flüchtlingskrise » de 2015 a pu engendrer dans les textes actuels – même dans les textes qui abordent d’autres expériences de l’exil et de la migration datant de bien avant l’été 2015. Comme cet événement ne constitue pourtant que le comble d’une crise s’étalant sur plusieurs années, des contributions englobant des écrits publiés dès le début du XXIe siècle seront bienvenues. D’autre part, ce corpus nous donnera l’occasion de discuter des approches méthodologiques. Y a-t-il des différences dans les approches et les théories utilisées en France et en Allemagne, venant peut-être des différentes histoires institutionnelles notamment des études postcoloniales et des regards divergents sur leur sujet ? Ainsi, en Allemagne, les études portant sur l’exil et la migration ont par exemple souvent recours à des approches spatiales, suites aux répercussions qu’y a eu le spatial turn. Qu’en est-il en France ? Y a-t-il des approches spécifiques peut-être moins prises en compte en Allemagne et pouvant élargir notre regard sur ce sujet ? De même, qu’en est-il de l’intégration des approches venant d’autres aires linguistiques dans les deux pays ? Dans ce cadre, nous pouvons penser, entre autres, au terme de « transculturalité » forgé en Amérique latine (cf. Ortiz 1987 ; Rama 2008) et repris et repensé par exemple en Allemagne par Wolfgang Welsch (cf. Welsch 2012) ou aussi à la figure emblématique de Stuart Hall qui nous fait réfléchir sur l’identité culturelle dans le contexte de la mondialisation. Nous pouvons également réfléchir sur l’« auto-localisation » (« Selbst-Verortung ») de ces textes qui peut se produire par l’intégration et/ou l’appropriation d’une ou de différentes traditions littéraires nationales et pourrait, éventuellement, faire émerger des perspectives transnationales/transculturelles. Dans quelle mesure les textes eux-mêmes feraient référence à ces enjeux théoriques et méthodologiques ? Enfin, nous pouvons également nous interroger sur les différents types de narrations pris en compte et les différences que leurs différentes modes de narration engendrent. Ainsi, nous pourrions prendre en considération la production cinématographique (p.ex. Transit (2018) de Christian Petzold ou Exil (2020) de Visa Morina) ou de bande dessinée (p.ex. Im Land der Frühaufsteher (2012) de Paula Bulling ou Im Himmel ist Jahrmarkt (2013) de Birgit Weyhe).
Merci d’envoyer vos propositions de contribution (environ 300 mots) ainsi qu’une notice biographique à verena.richter[at]ens.psl.eu, theresa.wagner[at]ens.psl.eu et tsahn[at]eila.univ-paris-diderot.fr avant le 21 février 2021. Le français et l’allemand sont les langues de travail. La maîtrise au moins passive des deux langues est requise.
Appel à contribution_JE Écrire l’exil
Bibliographie sélective
Asholt, Wolfgang; Marie-Claire Hoock-Demarle; Linda Koiran; Katja Schubert (Hrsg.) (2010): Littérature(s) sans domicile fixe – Literatur(en) ohne festen Wohnsitz, Tübingen: Narr.
Asmus, Sylvia; Dorthe Bischoff; Burcu Dogramaci (Hrsg.) (2019): Archive und Museen des Exils, Berlin/Boston: De Gruyter.
Aumüller, Matthias; Weertje Willms (Hrsg.) (2020): Migration und Gegenwartsliteratur. Der Beitrag von Autorinnen und Autoren osteuropäischer Herkunft zur literarischen Kultur im deutschsprachigen Raum, München: Wilhelm Fink.
Baltes-Löhr, Christel; Beate Petra Kory; Gabriela Şandor (Hrsg.) (2019): Auswanderung und Identität. Erfahrungen von Exil, Flucht und Migration in der deutschsprachigen Literatur, Bielefeld: transcript.
Bannasch, Bettina; Gerhild Rochus (Hrsg.) (2013): Handbuch der deutschsprachigen Exilliteratur. Von Heinrich Heine bis Herta Müller, Berlin/Boston: De Gruyter.
Bannasch, Bettina; Katja Sarkowsky (Hrsg.) (2020): Nachexil / Post-Exil, Berlin/Boston: De Gruyter.
Bauer, Matthias; Martin Nies; Ivo Theele (Hrsg.) (2019): Grenz-Übergänge. zur ästhetischen Darstellung von Flucht und Exil in Literatur und Film, Bielefeld: transcript.
Becker, Sabina (2013): „Transnational, interkulturell und inter-disziplinär: Das Akkulturationsparadigma der Exilforschung“, in: Literatur und Exil. neue Perspektiven, hrsg. v. Doerte Bischoff; Susanne Komfort-Hein, Berlin: De Gruyter, 49-70.
Bernd, Zilá; Norah Dei Cas-Giraldi (Hrsg.) (2014): Glossaire des mobilités culturelles, Bruxelles: Peter Lang.
Biemann, Asher D.; Richard I. Cohen; Sarah E. Wobick-Segev (Hrsg.) (2019): Spiritual Homelands. The Cultural Experience of Exile, Place and Displacement among Jews and others, Berlin: De Gruyter.
Bischoff, Doerte (Hrsg.) (2016): Exil – Literatur – Judentum, München: edition text+kritik.
Bischoff, Doerte; Susanne Komfort-Hein (Hrsg.) (2013): Literatur und Exil. Neue Perspektiven, Berlin: De Gruyter.
Dickow, Sonja (2019): Konfigurationen des (Zu-)Hauses. Diaspora-Narrative und Transnationalität in jüdischen Literaturen der Gegenwart, Berlin: Metzler.
Ette, Ottmar (2005): ZwischenWeltenSchreiben. Literaturen ohne festen Wohnsitz, Berlin: Kadmos.
Ette, Ottmar (2012): TransArea. Eine literarische Globalisierungsgeschichte, Berlin/Boston: De Gruyter.
Herrmann, Elisabeth; Carrie Smith-Prei; Stuart Taberner (2015) (Hrsg.): Transnationalism in Contemporary German-Language Literature, Rochester, New York: Camden House.
Icon Düsseldorf (Hrsg.) (2020): Krieg und Migration im Comic. Interdisziplinäre Analysen, Bielefeld: transcript.
Lehman, Julian (2015): Ein Rückblick auf die EU-„Flüchtlingskrise“ 2015, in: Aus Politik und Zeitgeschichte, Bundeszentrale für politische Bildung, Nr. 52, 7.
Meyer, Christine (Hrsg.) (2012): Kosmopolitische ‚Germanophonie‘. Postnationale Perspektiven in der deutschsprachigen Gegenwartsliteratur. Würzburg: Königshausen & Neumann.
Narloch, Sandra; Sonja Dickow (2014): „Das Exil in der Gegenwartsliteratur“, in: Aus Politik und Zeitgeschichte, Bundeszentrale für politische Bildung, Nr. 42, 15-21.
Nouss, Alexis; Chrystel Pinnçonat; Fridrun Rinner (Hrsg.) (2017): Littératures migrantes et traduction, Aix-en-Provence: Presses Universitaires d’Aix-Marseille.
Ortiz, Fernando (1987): Tabak und Zucker. Ein kubanischer Disput [1940], Frankfurt a.M.: Insel-Verlag.
Palm, Christian (2017): Exil und Identitätskonstruktion in deutschsprachiger Literatur exilierter Autoren. Das Beispiel SAID und Rapithwin, Heidelberg: Winter.
Picker, Marion; Dorothee Kimmich (Hrsg.) (2016): Exil – Transfer – Gedächtnis. Deutsch-französische Blickwechsel / Exil – transfert – mémoire, Frankfurt a.M.: Peter Lang.
Rama, Ángel (2008): Transculturación narrativa en América Latina, Buenos Aires: Siglo XXI.
Terrones, Emmanuelle (2019): „Flüchtlingsromane, une nouvelle catégorie littéraire“, in: Exil et Migrations. URL: https://migrexil.hypotheses.org/250 [11.01.2021].
Welsch, Wolfgang (2012): „Was ist eigentlich Transkulturalität?”, in: Kulturen in Bewegung. Beiträge zur Theorie und Praxis der Transkulturalität, hrsg. v. Dorothee Kimmich; Schamma Schahadat, Bielefeld: transcript, 25-40.
[1] Cf. Lehman (2015).
[2] Cf. ibid.
[3] Cf. Narloch/Dickow (2014).
[4] Cf. notamment la contribution de Becker (2013).
[5] Dans ce contexte, le Handbuch der deutschsprachigen Exilliteratur, édité par Bettina Bannasch et Gerhild Rochus (2013), a également eu un impact important.
[6] Cf. Bischoff (2016); Palm (2017); Baltes-Löhr/Kory/Şandor (2019); Bauer/Nies/Theele (2019); Dickow (2019); Bannasch/Sarkowsky (2020); Aumüller/Willms (2020).
[7] Cf. Nouss/Pinnçonat/Rinner (2017); Terrones (2019); le colloque international : Poétique du récit migratoire. Rennes. Octobre 2018, ainsi que le colloque international : Être(s) clandestins. Dijon. Octobre 2018.