C’est avec une immense tristesse que nous avons appris le décès de Daniel Rocher, survenu le vendredi 16 juin 2023.
Né à Paris le 3 mai 1929, il intégra l’ENS de la Rue d’Ulm en 1949, effectua des séjours d’études à Tübingen, Hambourg et Munich puis obtint l’agrégation d’allemand en 1953. Son parcours à l’ENS fut néanmoins interrompu par la Guerre d’Algérie qui le contraignit à accomplir ce qu’il avait coutume d’appeler un « service militaire très allongé ». En 1962, il obtint une place d’assistant au CNRS et, à partir de 1966, il enseigna la philologie allemande à la Faculté des Lettres d’Aix-en-Provence. Le 13 mars 1976, il soutint sa thèse de doctorat d’État consacrée à Thomasin de Zerklaere, l’étranger venu d’Italie (Thomasin von Zerklaere : Der wälsche Gast, 1215-1216, Paris, Champion, 1977). Le jury se composait d’illustres médiévistes (Jean Fourquet, Karl Bertau, Georges Duby, Georges Zink) ainsi que d’un historien de la philosophie (Maurice de Gandillac). Ils surent tous reconnaître dans cette étude de mille pages un travail pionnier qui, pour la première fois en France, analysait une œuvre médiévale allemande à l’aune de l’histoire des mentalités.
S’ensuivirent des années à l’Université d’Aix-en-Provence où il enseigna en tant que Maître de conférences avant d’y obtenir une chaire de Professeur des Universités. En 1989, il quitta Aix pour occuper la chaire de Langue et littérature médiévales allemandes à l’Université de Strasbourg où il resta jusqu’à sa retraite et son éméritat en 1994.
Les quelque quarante neuf articles qu’il a publiés durant sa carrière montrent la richesse et la diversité de sa recherche qui s’intéressait aussi bien à l’épopée ou aux romans arthuriens qu’à la fable, aux fabliaux ou encore aux exempla. De nombreuses contributions furent véritablement novatrices, à l’instar de celles consacrées au thème de la felix culpa dans le Gregorius de Hartmann von Aue qui permirent une interprétation pertinente de l’œuvre. On retiendra également sa critique des thèses de Denis de Rougemont qui, s’appuyant essentiellement sur les versions de Bédier ou de Wagner, avait fait de l’amour tristanien un instrument de la mystique. L’un des aspects les plus marquants de sa recherche a sans nul doute été l’attention qu’il a accordée aux thématiques de l’amour, de la femme et du mariage, notamment à travers plusieurs études des récits brefs du Stricker. À l’instar de son collègue et ami, René Pérennec qui nous a quittés en novembre dernier, il était un pont entre la Romania et la Germania et avait su ouvrir de nouvelles perspectives pour aborder la problématique de l’adaptation.
Nous avons fait la connaissance de Daniel Rocher lors de son arrivée à l’Université de Strasbourg en octobre 1989. Son séminaire de maîtrise, consacré aux fabliaux allemands et, le cas échéant, à leurs sources potentielles françaises, était un cercle de discussion où, faisant fi de toute hiérarchie, le maître échangeait librement avec ses étudiants et, parfois, les invitait à poursuivre la discussion au restaurant. Daniel Rocher était un esprit aussi libre que généreux, marqué par les conflits qu’il avait vécus dans sa jeunesse, notamment par l’arrestation et la détention de sa mère par les autorités allemandes puis, inespérées, les retrouvailles. Doué d’une grande sensibilité, c’était un amoureux des arts, notamment de la peinture, de la sculpture et de la musique classique. Ce fut pour nous un directeur de thèse attentif, patient et toujours disponible pour répondre aux questions d’un jeune doctorant qui s’efforçait de marcher dans ses pas. Sa disparition emplira de tristesse les médiévistes français et allemands qui ont eu la chance de travailler ou d’échanger avec lui et qui avaient pu apprécier tant la finesse de ses analyses que sa profonde humanité.
Patrick del Duca