Thèse de doctorat soutenue le 4 novembre 2006 à l’Université Paris-3 Sorbonne-Nouvelle devant un jury composé de :
M. Alain LATTARD, Professeur de civilisation allemande (12e section) à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle, co-directeur de thèse
M. Thomas LINDENBERGER, PD Dr., Directeur de projet au Centre de recherche en histoire contemporaine de Potsdam (ZZF) et Privatdozent à l’Institut historique de l’Université de Potsdam (Allemagne)
M. Lutz NIETHAMMER, Professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université d’Iéna (Allemagne), co-directeur de thèse
M. Jérôme VAILLANT, Professeur de civilisation allemande (12e section) à l’Université Charles de Gaulle – Lille 3
Cette thèse est le résultat d’une recherche en cotutelle entre Monsieur Alain Lattard, études germaniques à Paris III et Monsieur Lutz Niethammer, histoire contemporaine à la Friedrich-Schiller-Universität de Iéna.
Problématique :
Notre recherche a pour objectif de retracer les parcours biographiques des petits et moyens entrepreneurs de l’industrie en RDA, plus précisément en Saxe et en Thuringe. Le constat de leur présence active au moment des réformes politiques et économiques en Allemagne de l’Est en 1990 semble en effet infirmer le succès du projet socialiste dans la refondation intégrale d’une nouvelle société.
Dans la concurrence des systèmes Est-Ouest qui s’instaure en Allemagne dès les années 1950, les entrepreneurs privés constituent en RDA un groupe professionnel à propos duquel les systèmes s’opposent, mettant en évidence leurs divergences idéologiques. À l’Est en effet, le responsable de petite et moyenne entreprise est un emblème de la classe dirigeante conservatrice et « fasciste ». Porteur de traditions et de symboles radicalement répudiés, il ne peut par conséquent perdurer dans un pays où son existence contredit le dessein de la mise en place d’une nouvelle société socialiste. Au contraire, à l’Ouest, le patron de petites et moyennes entreprises constitue le sujet et le moteur du renouveau, l’élément indispensable à l’économie sociale libérale inspirée par des hommes politiques de la droite chrétienne, tournés vers les États-Unis et l’affirmation d’un monde occidental meilleur et plus riche. Hormis le fait que le marxisme-léninisme (ML) n’accorde idéologiquement aucune place à l’entreprise privée et que le capitalisme la situe au centre de son système, en quoi l’étude de ce groupe social symboliquement marqué peut-elle apporter une nouvelle perspective sur l’histoire sociale de la RDA pendant la Guerre froide ? On s’attend légitimement à un processus historique – quatre décennies de Guerre froide se sont appliquées à en façonner la logique – dont l’évidence ressort de la définition des antagonismes en jeu.
Le responsable de petite et moyenne entreprise véhicule des valeurs, des pratiques économiques et un savoir-faire propres, parfois hérités de père en fils, dont la force d’identification est liée à la réussite matérielle et à la fierté d’un produit de qualité. Pour le Parti socialiste unifié d’Allemagne, le SED, il ne représente pas une richesse culturelle, à la différence des paysans par exemple, qui, tout en étant lourdement touchés par les vagues de collectivisation, n’en sont pas moins un élément de propagande et de prestige dans « l’État des ouvriers et des paysans ». Les entrepreneurs privés au contraire y font vite figure de corps étranger à la limite du tolérable. Ils sont donc placés devant un dilemme pour survivre : parvenir à s’imposer ou bien s’enfuir, deux hypothèses qui demandent beaucoup d’énergie.
Ce dilemme se formule entre la tentation de refonder une entreprise dans l’Allemagne ouverte sur le monde occidental ou celle d’attendre une réunification éventuelle des deux Allemagne (Qui à l’époque pouvait imaginer que la division de l’Allemagne durerait 40 ans ?). Une fois adopté le parti pris de l’attente, le quotidien reprend le dessus et les efforts dispensés pour défendre son patrimoine, si l’on appartient par exemple à une famille d’industriels, et pour assurer une production coûte que coûte, écartent un abandon physique du lieu de travail. Qui plus est, ces patrons bénéficient d’une forte implantation locale et sociale, et de réseaux allant des fournisseurs aux clients et aux partenaires politiques.
« Parias d’un côté, héros de l’autre » ? La question ne saurait cependant se résumer à une vision aussi sommaire. Les parcours de ces individus en RDA semblent certes déterminés par l’histoire, si ce n’est que les pratiques réelles de l’idéologie marxiste-léniniste en RDA impliquent des arrangements qu’impose une réalité plus complexe. En effet, les techniciens pragmatistes est-allemands s’entendent officieusement au début des années 1950 sur la nécessité de l’industrie privée en RDA. Les exigences concrètes de production industrielle l’emportent pour un temps sur la mise en place d’une « société nouvelle » et d’un « homme nouveau » dans l’Allemagne communiste. Un réajustement idéologique, inspiré de la notion de « capitalisme d’État » (« Staatskapitalismus ») introduite par Lénine en 1921, autorise alors la coexistence du petit capitalisme dans l’État socialiste. L’imprécision du concept de « Mittelschichten » est alors pour ainsi dire bienvenue. On peut y englober tous les petits producteurs avec les moyens entrepreneurs tout en s’appuyant sur la définition que donne Marx des petits-bourgeois. En RDA, Walter Ulbricht entend gagner les petits et moyens entrepreneurs industriels à la cause socialiste en se servant (entre autres) de l’argument classique de la concentration capitaliste, c’est-à-dire l’absorption des petites entreprises par les plus grandes. Il propose ainsi aux petits et moyens producteurs nécessaires à l’économie de la RDA l’assurance de subsister dans des conditions propices, libérées de la menace monopolistique.
Notre recherche s’est concentrée sur la façon dont les dirigeants de petites et moyennes entreprises ont eux-mêmes vécu cette évolution pour le moins originale dans les pays de l’Est. Les entrepreneurs privés s’appuient, dans la mesure du possible, sur des stratégies en vue du maintien de leur activité. Nous avons dégagé différents facteurs qui permettent d’élaborer une typologie des stratégies de survie des entrepreneurs privés en RDA.
S’il est évident de suivre une échelle temporelle de longue durée lorsque l’on travaille à partir de récits biographiques, il s’agit, fondamentalement, de suivre en pointillés des vies marquées par cinq régimes politiques successifs : la République de Weimar, le IIIe Reich, – la Seconde Guerre mondiale -, l’Occupation de l’Allemagne par les Soviétiques, la RDA et l’Allemagne réunifiée. Suivre l’évolution d’une partie de la classe moyenne allemande en butte aux restructurations géopolitiques, menant à des positionnements socioéconomiques renouvelés, nécessite une perspective au long cours, de manière à embrasser les ruptures, les remises en question, les reprises en main, les renversements de force en jeu, les décisions passives ou actives liées à la volonté de sauvegarde d’un patrimoine ou à son abandon. Les petits et moyens industriels témoignent d’une continuité personnelle et professionnelle en RDA, dans le sens non pas conservateur mais évolutif, devant intégrer par la force des choses de nouvelles composantes extérieures, d’ordre politique, économique et social. Que décideront ces personnes au moment de la réunification des deux Allemagne en 1989/1990, occasion d’une complète réorientation qui devait en principe leur permettre de récupérer ce qui leur avait été enlevé de force : propriété, capital, développement technique et économique, brevets, transmission du savoir-faire et indépendance politique ? On ne saurait donc faire l’impasse sur la question du processus de restitution des biens spoliés et la reprivatisation sous le gouvernement Modrow en 1990 (1). Cette question, qui s’inscrit dans le cadre de l’étude des transformations, nous apporte un élément essentiel de notre argumentation qui tourne autour des ruptures, des changements de régime et des évolutions personnelles. La réunification des deux Allemagne est en effet un moment de cassure très fort, qui a aussi pu être vécu comme un échec par d’anciens responsables de petites et moyennes entreprises, jusque là salariés dans leur ancienne usine étatisée.
(1) Hans Modrow est nommé par la Chambre du Peuple le 13 novembre 1989 Ministre-Président de RDA.