Décès de Gilbert Krebs – hommage rédigé par Valérie Robert

Gilbert Krebs nous a quittés le 4 décembre 2021, et le département d’Etudes germaniques de la Sorbonne Nouvelle – Paris 3 perd une de ses figures historiques, l’un de ses fondateurs et l’un de ses anciens directeurs. Gilbert Krebs aura marqué les études germaniques en France, notamment dans le domaine de la civilisation mais aussi comme discipline et comme collectif, puisqu’il participa en 1967 à la fondation de l’AGES, dont il fut vice-président et plus tard président.

Né le 8 avril 1932 à Sarreinsming (Moselle), il faisait partie de la fraction lorraine des Etudes germaniques, ce qu’il rappelait volontiers à quiconque lui aurait prêté, à cause de son patronyme, des origines alsaciennes. Ses études et son baccalauréat au lycée de Sarreguemines l’ont mené aux classes d’Hypokhâgne et Khâgne au Lycée Henri Poincaré de Nancy. Au cours de ses études supérieures à la Faculté de Nancy, il a suivi l’enseignement de deux maîtres de la germanistique française, Pierre Grappin et Claude David et obtenu en 1955 à la Faculté des Lettres de Lille un DES sur Jakob Wassermann. Professeur certifié puis agrégé, il a enseigné tout d’abord au Lycée Corneille de Rouen puis au Lycée Turgot de Paris en classes préparatoires. Il est ensuite entré dans l’enseignement supérieur en devenant Assistant puis Maître-Assistant à l’Université de Strasbourg avant de rejoindre Paris pour un poste de Maître-Assistant à la Sorbonne (Grand Palais) puis en 1969 ce qui devait devenir son port d’attache, le Centre Universitaire d’Asnières dirigé par Pierre Bertaux dont il devint l’adjoint. Le Centre, devenu l’Institut d’allemand d’Asnières, puis beaucoup plus tard le Département d’études germaniques, était connu comme « Asnières » dans les couloirs et les instances de la Sorbonne Nouvelle, parmi ses anciens étudiantes et étudiants mais aussi bien au-delà. Pierre Bertaux et ses complices Gilbert Krebs, Hansgerd Schulte et Gerald Stieg ont renouvelé en profondeur les études germaniques en France, rendant pleinement justice à l’épithète « Nouvelle » dans le nom de l’université Paris 3. Gilbert Krebs, qui a largement porté cette évolution et ce renouvellement, a occupé à Asnières tout d’abord les fonctions de Directeur d’Etudes. Après avoir soutenu en 1979 sous la direction de Claude David son doctorat d’Etat, consacré à « Jeunesse et Société en Allemagne au début du XXe siècle. Naissance et développement de la Jugendbewegung avant 1914 », il y est devenu Professeur en 1980. Ces questions de l’éducation et de la jeunesse l’ont occupé des années durant, aboutissant en 2016 à la publication de son grand œuvre, Les avatars du juvénilisme allemand 1896 – 1945.

Directeur de l’Institut, puis du Centre de recherche EA 182 « Sociétés et cultures des pays de langue allemande aux XIXe et XXe Siècle » qu’il avait créé, il devint en 1984 Responsable de la Formation doctorale « Etudes germaniques modernes et contemporaines ». Cette longue liste de responsabilités, successives ou parallèles, traduit son sens du collectif, son engagement pour son Institut et plus largement la « germanistique » française, mais aussi au sein de la Sorbonne Nouvelle, dont il fut de 1986 à 1994 Vice-président chargé de la Recherche et des Etudes doctorales. Gilbert Krebs a été ce qu’on peut appeler un homme de pouvoir, dans le sens positif du terme : occupant des positions lui permettant de donner des impulsions, définir des orientations, marquer de son empreinte la politique institutionnelle, pédagogique et de recherche d’Asnières et de la Sorbonne Nouvelle – à une époque où diriger une structure universitaire ne consistait pas encore à faire face au jour le jour à des tracas administratifs incessants. Il faut aussi parler de son engagement comme Coordinateur de la Commission franco-allemande pour l’étude comparée des systèmes universitaires ou comme membre du Conseil d’administration de la Maison Heinrich Heine. Gilbert Krebs a reçu de nombreuses distinctions autant françaises (Commandeur dans l’Ordre des Palmes Académiques) qu’étrangères, signe de son rayonnement international : il a été en 1990 fait Chevalier dans l’ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne et a reçu en 1995 la Croix d’Honneur autrichienne pour les Sciences et l’Art 1ère classe..

On ne peut évoquer le souvenir de Gilbert Krebs sans parler de ce qui fut son enfant pendant de longues années, les PIA (Publications de l’Institut d’allemand d’Asnières) dont il fut à la fois le créateur, le directeur éditorial et aussi, avec sa collaboratrice Michèle Leprettre, l’artisan quotidien, fabriquant ses livres de A à Z, du contenu à la maquette et à la mise en page. Parmi les plus de 40 ouvrages publiés par les PIA, nombreux sont ceux qui ont fait date et sont devenus incontournables dans le domaine des études germaniques mais aussi au-delà : ainsi, le volume édité avec Gérard Schneilin en 1994, Weimar ou de la démocratie en Allemagne, est aussi devenu une référence pour des juristes. C’est pour préserver cette identité qu’on pourrait appeler asniéroise et à laquelle il attachait tant de prix que Gilbert Krebs s’est longtemps opposé à une intégration des PIA au sein des Presses Sorbonne Nouvelle ; finalement, elles y sont devenues une collection spécifique qui perpétue l’héritage de leur fondateur.

Il y avait aussi le Gilbert Krebs geek, comme on ne disait pas encore. Il a été de 1998 à 2001 chargé de mission à l’informatique et aux nouvelles technologies à Paris 3, ce dont certains de nos informaticiens se souviennent encore, saluant son engagement dans ce domaine. Très intéressé par les évolutions du numérique, il fréquentait les salons de l’informatique dont il revenait enthousiaste, pour ensuite équiper Asnières d’une flotte de Mac dernier cri, notamment pour les PIA. Et, pour l’anecdote : il pratiquait déjà les bases de données comme outil de bibliographie bien avant EndNote ou Zotero – initiant à ces outils des jeunes gens bien moins avancés que lui, dont j’ai fait partie.

Je voudrais donc dire quelques mots plus personnels du Gilbert Krebs que j’ai connu comme enseignant et comme directeur de thèse et sans qui je ne serais pas aujourd’hui là où je suis. Loin de lui toute posture de maître à penser. Il vous laissait libre, vous faisait confiance – et vous rattrapait quand vous alliez dans le mur. Souvent l’air de rien, avec une petite phrase bienveillante qu’il fallait savoir entendre, un conseil de lecture donné comme en passant – au point que l’on pouvait parfois sous-estimer son aide et l’impulsion qu’il avait donnée à votre travail. Il y avait son écoute discrète et d’une grande humanité dans les moments difficiles, des injonctions plus énergiques quand on était près de lâcher, voire des coups de patte quand on s’éparpillait. Installé derrière son grand bureau, dont hérite depuis chaque directrice ou directeur du département, il encourageait à voir plus loin, accueillait projets et idées avec un « Allez-y » prononcé avec son ironie caractéristique mais aussi avec bienveillance et intérêt, et surveillait, l’air de rien, l’avancée des travaux, laissant une grande liberté mais prêt à intervenir s’il le fallait. Très impliqué de manière institutionnelle dans la formation des doctorantes et doctorants, il l’était aussi dans la pratique : ainsi, il a permis à un certain nombre d’entre nous, ce qui à l’époque n’était pas si courant, de publier en 1999 dans Villes et écrivains, Berlin, Munich, Venise ce qui était pour la plupart d’entre nous notre premier article. Permettre à des doctorantes et doctorants de faire des communications dans des colloques internationaux avec des pointures dans leur domaine respectif, ce n’était pas non plus si courant, pas plus qu’associer une doctorante à des publications et y faire figurer en toutes lettres son nom comme collaboratrice. Toujours prêt à aider ses jeunes collègues, c’est aussi grâce à lui que j’ai organisé mon premier colloque et publié mon premier recueil collectif. Je n’oublierai pas sa bienveillance, sa finesse, son humanité, sa loyauté ni la confiance qu’il m’a accordée. Et le département d’Etudes germaniques de la Sorbonne Nouvelle n’oubliera pas Gilbert Krebs, qui a contribué à faire de ce département ce qu’il est aujourd’hui.

Valérie Robert, Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3