(Vous trouverez la version allemande ci-dessous)
Emmanuel Kant constitue l’exception qui confirme la règle : le philosophe de Königsberg ne s’éloigne pratiquement jamais de sa ville natale. Il y naît, y travaille et y meurt. Dans l’histoire culturelle et littéraire, il est l’un des rares exemples d’un homme de lettres demeuré dans sa région d’origine. Auteur prolifique appelant ses lecteurs à prendre leur destin en main pour sortir de l’hétéronomie, il peut être considéré comme un auteur engagé au service de certaines valeurs : autonomie, morale, universalité. Or, si la pensée de Kant est ancrée dans un espace géographique précis, l’engagement des hommes de lettres, à son époque, repose essentiellement sur des formes de circulation transnationales entre Venise, Saint-Pétersbourg et d’autres capitales des Lumières européennes, via les voyages, les correspondances et les réseaux éditoriaux. Ces formes de mobilité choisies peuvent nourrir une écriture engagée, que l’on retrouve aussi lors de déplacements subis, par exemple dans les écrits de Heinrich Heine, qui entame la rédaction de son poème satirique Deutschland. Ein Wintermärchen à l’occasion de son voyage de Paris à Hambourg, avant de regagner sa ville d’exil. On peut également évoquer l’exil de figures fondatrices du communisme, Karl Marx et Friedrich Engels : ils ne se rencontrent pas en Allemagne, mais à Paris, et continuent leur œuvre commune à Bruxelles, puis à Londres. Die Lage der arbeitenden Klasse in England de Friedrich Engels témoigne d’ailleurs à quel point le séjour outre-Manche constitue un moment-clé de son parcours intellectuel.
Au XXe siècle, les actes de résistance de la Weiße Rose sont le fruit d’autres formes de déplacements, liés à la guerre entre l’Allemagne nazie et l’URSS. Les premiers tracts, rédigés à l’été 1942, reposent sur les expériences de Hans Scholl et Alexander Schmorell au front et dans les hôpitaux militaires, confrontés aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Dans l’histoire allemande d’après-guerre, la question du déplacement – ou de son impossibilité – est au cœur de l’État est-allemand. Ainsi se font jour de nouveaux liens entre déplacement et « exil », terme utilisé par le compositeur Wolf Biermann pour qualifier son expulsion vers l’Allemagne de l’Ouest après sa déchéance de nationalité en RDA. Dans une Allemagne réunifiée, de nombreux et de nombreuses artistes portent un regard critique et souvent engagé sur les politiques migratoires de l’État allemand, depuis les premiers traités conclus dans le cadre du « travail invité » jusqu’aux mouvements migratoires des années 2010 et 2020. Parmi ceux-ci, Fatih Akın et Saša Stanišić, réalisateur germano-turc et écrivain germano-bosniaque, s’insurgent contre la « fétichisation » de leur origine et interrogent la notion d’identité nationale (cf. Ruhe & Wortmann 2022, 1). À l’ère des plateformes numériques, l’engagement se rejoue aussi dans des espaces numériques transnationaux – réseaux sociaux, communautés de lecture en ligne (par ex. BookTok) – où formats courts, algorithmes de visibilité et économies de l’attention reconfigurent à la fois la prise de parole publique, la médiation des œuvres et la figure même de « l’auteur engagé » (cf. Gefen 2010 et Sporer 2019).
En un mot, l’engagement et le déplacement vont souvent de pair : les déplacements peuvent être à l’origine d’un engagement (exil, voyage), en transformer les modalités et faire évoluer la figure de l’auteur engagé ainsi que l’espace de la prise de parole engagée. À l’heure où les déplacements forcés atteignent des niveaux inédits[1] et où les espaces numériques structurent de nouvelles formes de prise de parole, la relation entre déplacement et engagement se trouve profondément reconfigurée. C’est cette relation, à la fois féconde et plurielle, que nous souhaitons explorer pendant cette journée d’étude, en la considérant moins comme un simple détail biographique que comme un point de départ pour penser l’articulation entre engagement, espace public et circulations, temporelles comme géographiques.
Les notions que nous proposons d’analyser sont définies de manière large. Ainsi, l’écriture ne se limite pas à la littérature, mais inclut également les écrits philosophiques, journalistiques ou artistiques, tout en prenant en compte les réécritures performatives que constituent les adaptations d’une œuvre littéraire pour la radio, le théâtre ou le cinéma. De même, le déplacement recouvre différentes formes de mobilité, qui, si elles se distinguent par différents aspects, font l’objet de discours imbriqués (à ce sujet, cf. Bannasch, Bischoff & Dogramaci 2022), ce qui amène à repenser ces catégorisations dans une perspective interdisciplinaire et comparative. L’engagement, quant à lui, peut être de nature diverse : politique, sociale, écologique, féministe, éthique, esthétique, etc. Notre définition de ce terme se veut volontairement ouverte, afin d’en questionner les modalités et les significations, comme le proposent Lubkoll et al. (2019), sans présupposer d’emblée un seul modèle d’« auteur engagé ».
Si ce concept est, en France, particulièrement associé à Jean-Paul Sartre (cf. Benoît 2000, 17) et à son époque, nous adoptons ici une perspective plus large et, par conséquent, non limitée à une époque historique ou à un cadre géographique, afin de mieux saisir les circulations historiques et transnationales, ainsi que les éventuelles resémantisations de cette notion. D’après Denis Benoît, une telle acception de l’engagement implique la défense de « valeurs universelles » et, généralement, l’opposition aux pouvoirs dominants au moment même de l’énonciation. L’engagement, tout comme le déplacement, constituent ainsi une dimension structurante de toute écriture – au sens où ils engagent des choix de forme, de situation d’énonciation et de destinataire. Il s’agit ici d’interroger leur rôle dans le développement d’une esthétique, et ainsi de questionner les liens entre esthétique et politique dans leur longue durée, et dans un cadre franco-allemand. Notre journée d’étude souhaite « remonter dans le temps et examiner de quelle façon des écrivains [et des écrivaines] ou des hommes [et des femmes] de lettres ont voulu développer une conception et une pratique “engagées” » (cf. Benoît 2000, 17-19).
Toutes les propositions qui s’inscrivent dans cette trame seront les bienvenues. À titre indicatif, nous proposons néanmoins trois axes de réflexion.
- Déplacements spatiaux
Cet axe invite à penser ensemble la mobilité et ses contrepoints : l’ancrage, la frontière, l’empêchement de circuler, mais aussi les échelles (locales, impériales, transnationales) dans lesquelles s’inscrit une prise de parole. Des contributions pourraient ainsi étudier, entre autres, l’importance du Grand Tour dans les développements philosophiques des Lumières ou encore l’impact de l’exil sur la résistance au national-socialisme (voir notamment la collection Exilpresse réunie par la Deutsche Nationalbibliothek), à la dictature du SED en RDA ou au Ständestaat en Autriche. On pourra également s’intéresser aux solidarités transnationales, passées ou contemporaines, telles que les mouvements contestataires de Mai 68 ou, plus récemment, la lutte contre le changement climatique, en prêtant attention aux conditions matérielles et institutionnelles qui rendent ces circulations possibles ou impossibles.
- Déplacements médiatiques et esthétiques
Dans cette perspective, des contributions pourraient analyser le passage de l’engagement d’un média à un autre : dans quelle mesure les codes propres à la presse écrite, à la radio, aux réseaux sociaux, aux blogs ou à la bande dessinée influencent-ils l’écriture engagée ? Inversement, existe-t-il des médias qui se prêtent davantage à certaines formes d’engagement que d’autres ? Il conviendra également d’évoquer la dimension engagée des pratiques interartistiques : l’association créative de l’écriture, de l’image et du son facilite-t-elle la transmission d’un message ou en transforme-t-elle la portée, le rythme, l’adresse ? Enfin, il sera pertinent d’interroger l’évolution des postures publiques des auteurs au fil des siècles : comment se transforme la voix civique et médiatique, quels dispositifs (scène, tribune, plateforme, institution culturelle) reconfigurent la figure de l’auteur engagé ? On pourra considérer les « espaces numériques » comme des lieux de circulation à part entière – où la visibilité, l’adresse et la temporalité de l’énonciation font naître de nouvelles figures de l’engagement.
III. Déplacements intellectuels
L’écriture engagée n’est pas seulement liée au déplacement ; elle constitue elle-même un déplacement, dans la mesure où elle vise à transformer un statu quo jugé insatisfaisant. Des contributions pourraient ainsi examiner dans quelle mesure l’écriture engagée relève d’une écriture protestataire ou analyser les discours, les cadres et les institutions que les auteurs engagés cherchent à faire évoluer, ainsi que les objectifs qu’ils poursuivent. Parfois, notamment aux XVIIIe et XIXe siècles, les écrivains engagés sont contraints de déplacer leur critique afin d’échapper à la censure. On pourra dès lors étudier les stratégies consistant à transposer un problème dénoncé dans une contrée lointaine, ou à en détourner les signes par différents procédés, notamment l’ironie ou l’allégorie. Par ailleurs, il sera possible de s’intéresser aux réseaux de diffusion et de solidarité – revues d’exil, cercles intellectuels ou espace numérique – qui permettent aux auteurs engagés de reconfigurer leurs pratiques. Enfin, on pourra se demander dans quelle mesure l’engagement déplace l’écrivain lui-même : comment l’expression individuelle se transforme-t-elle en responsabilité publique et, partant, politique, et comment ce passage redéfinit-il la notion même d’« engagement » ?
La journée d’étude, organisée avec le soutien du CERAAC (ILCEA4), est ouverte aux communications présentées en allemand et en français. La durée des communications est de 20 minutes, suivies d’une discussion de 10 minutes. Nous invitons toutes les collègues et tous les collègues dont les recherches en littérature, en littérature comparée, en civilisation, en histoire culturelle ou en histoire des idées portent, directement ou indirectement, sur les espaces germanophone et francophone, à soumettre une proposition. Les propositions émanant de doctorant·e·s et de jeunes chercheur·euse·s sont particulièrement bienvenues.
Les propositions de communication (500 mots maximum, hors bibliographie), et une brève notice bio-bibliographique sont à envoyer par courrier électronique aux adresses suivantes avant le 7 juin 2026 :
- Alice Lacoue-Labarthe, CERAAC (alice.lacouelabarthe@univ-grenoble-alpes.fr)
- David D. Reitsam, CERAAC (david-dominik.reitsam@univ-grenoble-alpes.fr).
En espérant vous voir à Grenoble en octobre 2026,
Bien cordialement
Alice LACOUE-LABARTHE, Juliette RUPP et David D. REITSAM
[1] Selon l’UNO-Flüchtlingshilfe, le partenaire allemand de l’HCNUR, le nombre de réfugiés a atteint son niveau culminant en 2024 avant de baisser légèrement début 2025 tout en restant à niveau élevé, voir https://www.uno-fluechtlingshilfe.de/informieren/fluechtlingszahlen, consulté le 31 mars 2026.