Eugène FAUCHER
1934 – 2026
Avec le décès d’Eugène Faucher en mai dernier, la germalinguistique, comme il aimait à désigner la linguistique appliquée à l’allemand, perd assurément l’un de ses penseurs les plus originaux, les plus puissants et les plus pénétrants depuis la disparition de Jean Fourquet. Quel lecteur de son ouvrage L’ordre pour la clôture. Essai sur la place du verbe en allemand, paru en 1984, n’a pas été fasciné voire subjugué par le renversement de perspective qu’il y proposait, faisant de la place du verbe non plus le principe d’organisation interne de la phrase, mais celui de sa délimitation vers l’extérieur, de sa démarcation de son environnement textuel ? Concevant la phrase allemande comme une sorte d’île, il réinterpréta, dans une conférence mémorable faite à l’Université de Nancy II (intégrée depuis Université de Lorraine) devant une assistance impressionnée, les nombreuses « particules » de la langue allemande et leur fréquence d’emploi comme autant de ponts jetés entre les phrases-îles permettant de faire advenir le texte. Quel que fût son sujet – et il en traita un nombre considérable et d’une diversité étonnante –, la lecture de ses articles, par l’originalité de l’approche et la finesse de l’analyse, était toujours un régal pour l’esprit.
Fils unique du général Louis Eugène Faucher, chef de la mission militaire française de Prague dans les années 30, qui démissionna pour protester contre les accords de Munich et entrer dans la Résistance, Eugène Faucher était un homme réservé, d’apparence un peu austère, que certains jugeaient même d’un abord froid sinon glacial. À tort. Quiconque l’a côtoyé peut témoigner de son profond respect des autres et de l’attention qu’il leur accordait, dans la vie courante comme dans la vie professionnelle. S’il était conscient de ses prérogatives, il l’était tout autant de celles des autres et les respectait scrupuleusement. Dévoué à l’université comme à la germanistique en général et à la linguistique en particulier, il a puissamment œuvré à la diffusion de la réflexion grammaticale sur l’allemand en fondant la revue des Nouveaux Cahiers d’Allemand dont il a été le directeur de publication (et « prote », comme il le faisait remarquer avec humour) pendant plus de trente ans. D’une impeccable rigueur et d’une parfaite cohérence tant au plan intellectuel que moral, Eugène Faucher était un homme au sujet duquel je me suis souvent dit « Der hat Rückgrat! ». Mais je laisserai le mot de la fin à un collègue plus âgé que lui encore, qui, apprenant sa mort, y a réagi en m’écrivant : « Comme il aimait la concision, je dirai simplement, mais du fond du cœur : Eugène Faucher était un ‘type bien’ ».
René Métrich
Professeur émérite à l’Université de Lorraine