AAC: Le problème de l’adverbe (Paris, Sorbonne, 26-27 mars 2020)_Délai 6 octobre 2019

Organisation: Olivier Duplâtre (Sorbonne université), Pierre-Yves Modicom (Université Bordeaux Montaigne)

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Disposer de définitions solides des différentes parties du discours dans la description d’une langue donnée est, de l’avis général, une nécessité (voir Haspelmath 2001: 16538). Toutefois, les variations observées dans une perspective typologique ainsi que le rôle respectif des critères fonctionnels et formels font toujours débat, débat d’autant plus vif dès lors qu’il s’agit de l’adverbe.

La notion d ‘«adverbe» semble avoir été créée pour regrouper tous les éléments ne répondant pas aux définitions des autres parties du discours (Quirk et al. 1972: 267). Elle apparaît même comme un moyen fort commode pour maintenir un nombre relativement stable de parties du discours face à la multiplicité des classes de morphèmes et de lexèmes non flectionnels dans les langues indo-européennes parlées en Europe (Rauh 2015: 38).

La définition de cette partie du discours a considérablement évolué depuis Denys le Thrace pour qui l’adverbe était ce qui s’applique à un verbe : l’adverbe des grammaires actuelles ne s’applique plus seulement à un verbe, mais à un adjectif, un autre adverbe, voire une phrase (voir notamment Lyons 1968: 325, Haspelmath 2001: 16544). L’hétérogénéité formelle et fonctionnelle de cette classe en fait la moins satisfaisante de toutes les parties du langage selon Quirk et al. (1972: 267). Gleason (1965: 129), quant à lui, affirme qu’elle correspond à un ensemble d’éléments qui ont très peu, sinon rien, en commun. La comparaison interlangue suggère que cette classe, toute floue et englobante qu’elle soit, est superflue pour la description de certains (types de) systèmes linguistiques (voir Hengeveld et Velsta 2010).

Face à ce flou extrême, certains grammairiens ont tenté de redéfinir l’adverbe en se fondant sur des caractéristiques prototypiques (Ramat/Ricca 1994). Mais quels critères choisir pour définir l’adverbe prototypiquement ? Les indications de fréquence doivent-elles jouer un rôle dans cette définition? Certaines caractéristiques sémantiques sont-elles plus prototypiques que d’autres? L’adverbe de manière représente-t-il un prototype ? Faut-il suivre Hengeveld (1992, 2004) en affirmant que seul l’adverbe de manière permet d’obtenir des généralisations typologiques ?

D’autres chercheurs ont pris le parti de faire abstraction de la catégorie de l’adverbe en la remplaçant par la catégorie fonctionnelle de l’adverbial (Nølke [1990], Pittner [1999]), laquelle peut être définie de manière purement syntaxique (Chomsky [1965], Steinitz [1969]). Dans le même ordre d’idées, certains linguistes sont tentés de déduire la notion d’adverbe de l’adverbial (Maienborn & Schäfer 2019). Toutefois, la notion d’adverbial est loin d’être claire (Eisenberg 2013: 212), car l’adverbial présente, comme son cousin l’adverbe, des contours mal définis : si l’adverbial est un membre de phrase qui n’est pas défini comme un autre type de membre (Nølke 1990 : 17), cela entraîne dans le champ de l’adverbial tout type de circonstant, qu’il s’agisse d’un adverbe, d’un syntagme prépositionnel, d’une subordonnée, etc. En outre, la place de l’adverbial dans la syntaxe et sa portée sémantique sont tout aussi difficiles à cerner : faut-il regrouper au sein de la catégorie les adverbiaux de manière, les adverbiaux orientés vers l’énonciateur, les appréciatifs, les circonstants, voire les marqueurs discursifs ?

Tout cela nous amène à penser que la définition de l’adverbial représente une mise à l’épreuve des grammaires de constituants et de dépendance : pouvons-nous tracer une frontière entre les adverbiaux et les « adjuncts » ? Les adverbiaux et/ou les adverbes sont-ils tous des constituants à part entière ? Devons-nous admettre l’existence d’adverbes déficients (Cardinaletti & Starke 1999 : 97-102) devenus des clitiques ou des particules ? Si tel était le cas, faudrait-il encore les ranger parmi les adverbes ? Pouvons-nous véritablement rassembler les adverbiaux liés et non liés ? Existe-t-il une opposition équivalente à celle existant entre subordonnées adverbiales centrales et périphériques pour d’autres classes de constituants répondant aux fonctions d’adverbiaux (y compris les « adverbes » lexicaux) ?

Comment combiner cette dimension fonctionnelle avec la morphosyntaxe ? En allemand, par exemple, nombre d’adjectifs peuvent jouer le rôle d’adverbiaux de manière (Schäfer, 2008), certains d’entre eux peuvent également détenir la fonction de modalisateur épistémique, alors que les appréciatifs doivent normalement subir un processus de dérivation à l’aide d’un terme grammaticalisé (-weise) signifiant précisément ‘manière’ ; ce processus donne naissance, sur le plan morphologique, à une classe d’ « adverbes » dont la plupart ne peuvent d’ailleurs pas être utilisés comme adverbiaux de manière (voir à ce sujet Elsner [2015]). L’exemple des formes allemandes en –erweise montre que si les critères formels correspondent partiellement aux frontières fonctionnelles, il n’est pas certain que la notion d’« adverbe », mais aussi celle d’« adverbial », soient directement pertinentes pour rendre compte de ces phénomènes, puisque certaines différences observables entre classes sont orthogonales à ces catégories classiques. En outre, l’histoire du suffixe allemand –(er)weise, de son pendant en anglais – ly (un nom devenu suffixe de dérivation pour les adjectifs et les adverbes, cf. Pittner ([2015]), du suffixe –ment, –mente dans les langues romanes (qui tire également son origine d’un nom, cf. notamment Lehmann 2015 : 93) suggère que l’histoire du marquage de l’adverbe dans ces langues pourrait en outre obscurcir les distinctions entre adverbes et adjectifs en tant que classes lexicales, syntagmes adjectivaux/nominaux en tant que constituants syntaxiques et adverbiaux en tant que modificateurs sur le plan fonctionnel. Il en va de même pour les suffixes de dérivation -e, -o en latin, –ôs en grec, qui sont en grande partie similaires à des marques de flexion, ce qui laisse à penser que la distinction entre dérivation adverbiale et flexion adjectivale est parfois malaisée (Haspelmath 1995). Il en va de même pour les gérondifs, et plus particulièrement pour les converbes, dans des langues où l’on relève un grand nombre de dérivations converbales (Haspelmath & König 1995) : faut-il les considérer comme des adverbes déverbaux ou comme des formes verbales en fonction adverbiale ?

La question est désormais de savoir si d’autres voies peuvent se dégager : Quel usage peut-on faire de la notion d’adverbial ? Peut-on aborder l’adverbe, par opposition à l’adverbial, en se détachant du critère de l’invariabilité ? Peut-on définir l’adverbe en se fondant uniquement sur la syntaxe ? Les adverbes de la tradition seraient-ils toujours des adverbes dans ce cas-là ? Où et comment peut-on tracer une frontière entre les adverbes et les catégories voisines si l’on se place dans une perspective typologique ? L’histoire de la lange peut-elle nous fournir des critères définitoires ? Peut-on proposer une définition universelle de l’adverbe ? Autant de questions qui mériteraient un examen attentif, que ce soit dans le cadre de l’étude d’une langue donnée, ou dans un cadre typologique.

Références bibliographiques

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Schmöe, Friederike. 2002. Das Adverb — Zentrum und Peripherie einer Wortklasse. Wien: Praesens.

Intervenants confirmés: Kees Hengeveld, Henning Nølke

Comité scientifique : Jean Albrespit (Bordeaux), Peter Blumenthal (Cologne), Nicolas Guilliot (Bordeaux), Frédéric Lambert (Bordeaux), Catherine Moreau (Bordeaux), Franck Neveu (Sorbonne Université), Henning Nølke (Aarhus), Hervé Quintin (Nantes), Olivier Soutet (Sorbonne Université), Dan van Raemdonk (Brussels), Richard Waltereit (Berlin).

Langue des communications : français et anglais

Calendrier : les propositions de communication seront adressées avant le 6 octobre 2019 aux organisateurs à l’adresse adverb@sciencesconf.org

A propos Pierre-Yves Modicom

Professeur des Universités en linguistique des langues germaniques, Faculté des Langues, université Jean Moulin Lyon 3 Assesseur licences LEA Directeur du département d'allemand