Notre collègue Philippe Forget nous a quittés le 22 octobre dernier. L’AGES s’associe à la tristesse et la peine de sa famille et de ses proches. Stéphane Pesnel (Sorbonne-Université) lui rend ici hommage et nous le remercions d’avoir su trouver les mots justes pour en retracer la carrière et l’engagement pour les Etudes Germaniques.
Philippe Forget nous a quittés le vendredi 22 octobre 2021, à l’âge de soixante-huit ans. Nous perdons en lui un collègue au parcours exceptionnel, mais aussi, pour certaines et certains d’entre nous, un ancien professeur dont l’enseignement a compté de manière décisive. L’apport de Philippe Forget aux études germaniques est considérable.
Dans les différents postes qu’il occupa en classes préparatoires, aux lycées Poincaré (Nancy), Louis le Grand, Henri IV et Jules Ferry (Paris), Philippe Forget fut un pédagogue infatigable et novateur, soucieux de prodiguer la meilleure formation intellectuelle possible à ses élèves. Nombre d’entre elles et eux enseignent aujourd’hui à leur tour dans les disciplines les plus variées du domaine des lettres et sciences humaines et savent que c’était tout sauf anodin que de croiser Philippe Forget sur sa route. Il aimait enseigner la langue allemande, dont il maîtrisait comme nul autre la richesse et les nuances, transmettre la culture littéraire dont il était porteur, et plus que tout, inviter à lire les grands textes sans œillères, sans a priori interprétatifs, sans les poncifs esthétiques et les jugements de valeur arbitraires qui risquaient d’émousser leur force. On recevait son enseignement comme on reçoit un cadeau pour l’existence. L’avoir comme guide à travers les subtilités du théâtre de Lessing ou de la pensée du romantisme allemand, de la poésie de Goethe, d’Hölderlin, d’Eichendorff ou de Rilke, alors qu’on sortait tout juste des classes du secondaire, c’était entreprendre en sa compagnie un cheminement difficile, mais incomparablement exaltant, au cours duquel jamais il n’imposait une parole dogmatique ni ne se posait en maître incontesté, posture qui lui eût fait horreur. Lui qui avait tant pensé l’herméneutique littéraire savait – précisément parce qu’il connaissait le prix de l’effort – être d’une grande indulgence face à la frilosité et aux maladresses des travaux de ses élèves, cherchant toujours à y valoriser ce qui pouvait encourager et faire progresser sans pour autant dissimuler ce qui était problématique. Ses légendaires polycopiés, articulés à la parole vivante du cours, pouvaient au premier abord surprendre par leur densité conceptuelle, mais leur lecture attentive permettait d’apprendre à réfléchir de manière autonome, et à gravir les marches de l’interprétation textuelle.
Malgré la lourdeur de sa charge de cours et le travail incessant de correction de copies, qu’il accomplissait avec la même rigueur que celle avec laquelle il s’acquittait de toutes ses autres tâches, Philippe Forget est parvenu à mener tout au long de sa carrière, et même une fois à la retraite (un mot qui n’avait d’ailleurs pas grand sens pour lui), une intense activité de chercheur en littérature, en théorie littéraire et en traductologie. Toujours il revenait dans ses travaux et publications à cet âge d’or des années 1770-1830, à quelques grands textes qui constituaient le cœur irradiant de sa culture et de sa réflexion : Les Passions du jeune Werther, qu’il connaissait comme nul autre et dont, pourtant, il s’émerveillait de sans cesse découvrir de nouvelles facettes, Les Affinités électives, les nouvelles de Kleist, Heinrich von Ofterdingen, et aussi les récits d’Hoffmann avec leurs jeux ironiques et leurs constructions mentales si subtils. D’une probité intellectuelle qui lui faisait refuser toute collaboration pour laquelle il estimait ne pas avoir la compétence requise, il avait néanmoins, pour des textes précis ou des auteurs qui suscitaient sa curiosité et à propos desquels il estimait avoir trouvé un angle de réflexion fructueux, ponctuellement élargi son domaine d’investigations, se penchant avec bonheur sur des œuvres de Rilke, de Schnitzler, de Roth, de Dürrenmatt, de Kaschnitz, de Frisch, de Plenzdorf, de Nizon. Ses réflexions sur l’histoire littéraire et sa méthodologie se sont concrétisées par la mise en chantier d’une Nouvelle histoire de la littérature allemande dont parurent, hélas, seulement les deux premiers tomes, rédigés en collaboration avec plusieurs spécialistes de renom. Ses recherches de traductologie, menées depuis le tout début des années 1980 et éprouvées dans des séminaires tenus à Heidelberg ou à Paris, ont entre autres abouti en 1994 à la publication d’un livre au titre volontairement polysémique, Il faut bien traduire. Marches et démarches de la traduction. Ses études sur Hans-Georg Gadamer et sur Jacques Derrida ont constitué, quant à elles, une autre branche importante de ses recherches et ont donné lieu à plusieurs travaux fondamentaux dans ce domaine, dont un livre auquel il tenait beaucoup et dans lequel il avait voulu faire converger toutes les lignes de force de sa réflexion sur le sujet. Ce livre est encore à paraître.
Philippe Forget fut enfin un traducteur de tout premier ordre. Il ne concevait pas son activité de traducteur indépendamment de sa pratique de l’interprétation textuelle et de sa réflexion théorique, toutes ces approches de la littérature étaient liées dans son esprit par une relation de nécessaire interdépendance. Avec lui, la traduction n’était plus simple affaire de goût subjectif, d’artisanat empirique, de sensibilité impressionniste au style de tel ou tel auteur. Elle se fondait sur une lecture « à la loupe » des œuvres choisies, dont il cherchait à repérer les réseaux lexicaux et motiviques, les nervures sémantiques plus ou moins visibles, la trame textuelle, pour ensuite passer à un travail de transfert vers le français dont chaque détail était soupesé. Inconditionnellement au service de l’auteur abordé, il refusait tant l’écueil du nivellement et de la normalisation que celui de l’étrangeté pour l’étrangeté. On pourrait penser qu’une traduction à ce point ancrée dans une approche philologique et théorique court le risque d’aboutir à un texte français artificiel et dépourvu d’élan. Il n’en est rien : la contradiction n’est qu’apparente, c’est précisément ce travail minutieux accompli en amont de la traduction qui permet de préserver l’organicité des œuvres. En plus d’être traduits avec une admirable précision, les livres auxquels Philippe Forget s’est consacré demeurent remarquablement vivants sous sa plume : il suffit pour s’en convaincre de reprendre ses Passions du jeune Werther de Goethe, ses Tableaux nocturnes d’Hoffmann, ses scènes De la vie d’un vaurien d’Eichendorff, ou encore sa Nouvelle rêvée de Schnitzler.
Travailleur infatigable, Philippe Forget s’est employé, avec la rigueur et la ténacité qui étaient les siennes, à mener à leur terme, alors que son corps le faisait souffrir, tous les travaux encore en suspens qu’il s’était engagé à remettre. C’est là une chose qui force l’admiration, mais qui, au fond, ne surprendra guère celles et ceux qui l’ont connu. Son intelligence acérée, son érudition sans pareille, son esprit parfois caustique, son sens du jeu de mots signifiant et un brin provocateur, son regard tour à tour sérieux et malicieux sous son front plissé par la réflexion, sa générosité amicale nous manqueront infiniment.
Stéphane Pesnel