Archives par mot-clé : Hommage

Hommage à Marita Gilli

Nous reproduisons ici un texte d’hommage à notre collègue, Madame la Professeure Marita Gilli (Université de Franche-Comté), rédigé par Laurence Jehle-Blanc  et publié dans le numéro 27 de La lettre des Lettres de l’UFC en juin 2023. L’AGES remercie notre collègue et le directeur de publication pour leur aimable autorisation de reproduction du texte.

Marita GILLI, Professeur honoraire de civilisation allemande, est décédée le 23 janvier dernier.

Après Nice où elle est scolarisée et fait une grande partie de ses études, après Mayence où elle effectue un séjour d’une année, elle arrive à la fin des années 1950 à Besançon pour préparer l’agrégation d’allemand. Elle y effectuera alors la totalité de sa carrière professionnelle, d’abord au lycée Pasteur, puis à la Faculté des Lettres où elle assume de nombreuses responsabilités jusqu’à sa retraite en septembre 1998.

Directrice de ce qui s’appelle encore la « section » d’allemand à partir de 1972 et jusqu’à son départ, nommée professeur en 1976, première femme à avoir été élue doyenne de l’UFR SLHS en 1979, Marita GILLI s’engage également dans les instances de l’Université, fonde, avec le professeur Albert DÉROZIER, l’unité de recherche pluridisciplinaire qui deviendra le laboratoire  Littérature et Histoire des pays de langues européennes, puis le Centre de Recherches Interdisciplinaires et Transculturelles (C.R.I.T.). Elle établit, sur la base de coopérations scientifiques souvent, de solides relations avec de nombreuses Universités partenaires, en Allemagne – de l’Ouest comme de l’Est – et en Autriche – avec l’Université d’Innsbruck notamment.

A côté de ses nombreuses responsabilités, Marita GILLI mène une intense activité de recherche. Passionnée par l’histoire, elle est une spécialiste de l’influence des Lumières et de la Révolution en pays germaniques. Sa thèse de doctorat G. Forster. L’œuvre d’un penseur allemand réaliste et révolutionnaire (1754-1794), soutenue en 1974, est la première d’une longue série de recherches qui comptent comme des contributions majeures à la thématique de l’Allemagne au temps de la Révolution française. Membre du Comité des Travaux Historiques et scientifiques, elle participe activement, en lien avec la Mission du Bicentenaire de la Révolution française, aux célébrations et organise par exemple en novembre 1987 le colloque international Région, Nation, Europe – Unité et diversité des processus sociaux et culturels de la Révolution française, qui réunit plus de cinquante chercheurs et fait de Besançon un haut-lieu des commémorations du Bicentenaire.

Distinguée à plusieurs reprises (Officier de l’Ordre National du Mérite en 1984, Chevalier de l’Ordre des Palmes académiques en 1994 par exemple), Marita GILLI était aussi une personnalité qui, derrière un calme et une retenue sans égal, faisait preuve d’une grande bienveillance, d’une fidélité et d’une fiabilité précieuses, dans les engagements comme dans les amitiés. Chez elle, toute promesse de soutien, aux projets comme aux collègues ou aux étudiants, valait engagement.

Laurence Jehle-Blanc, Université de Franche-Comté

 

Décès de Marita Gilli (1937 – 2023)

Nous apprenons avec tristesse le décès survenu le 23 janvier dernier de notre collègue Marita Gilli, Professeure émérite à l’Université de Franche-Comté, grande spécialiste du mouvement révolutionnaire allemand à la fin du XVIIIe siècle et de la vision allemande du mouvement révolutionnaire français, première femme doyenne de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Besançon à partir de 1979.

Un texte d’hommage sera publié ultérieurement.

L’AGES présente à son mari, le Professeur Yves Gilli, lui aussi germaniste, ainsi qu’à sa famille, proches et anciens collègues ses condoléances attristées.

Hommage à Alain Faure

Le Professeur Alain Faure (Nice) nous a quittés en début d’année. Nous publions ici l’hommage rédigé par notre collègue Jean-Marc Bobillon que nous remercions pour son texte.

A la famille d’Alain Faure, à ses ancien.ne.s collègues de l’Université de Nice, l’AGES présente toutes ses condoléances.

 

Décédé le 19 janvier 2022, Alain Faure, père de trois enfants, était né à Oran en 1939, d’un père dauphinois (germaniste !) et d’une mère ardéchoise. Après des études secondaires à Nice, il rejoint le Lycée Louis le Grand à Paris, avant de poursuivre ses études d’allemand à la Sorbonne. Agrégé à 23 ans, il bénéficie d’une bourse de la Fondation Thiers (dans la même promotion que Marc Fumaroli) et débute ses travaux de recherche, notamment au sein du CNRS, qui le conduiront à la rédaction de sa thèse de doctorat, « Johann Martin Miller, romancier sentimental », soutenue à Paris IV, puis d’une thèse dite « complémentaire », consacrée à la correspondance entre Miller et Voß, laquelle servira de base à la publication, par Manfred Stosch, en 2012 de l’ouvrage « Der Briefwechsel zwischen Johann Martin Miller und Johann Heinrich Voß – Unter Verwendung von Vorarbeiten von Alain Faure ».

Durant quatorze années, entre 1996 et 2010, Alain Faure a été membre du comité de rédaction des Cahiers d’Etudes Germaniques (CEG). Il a contribué à de nombreux volumes et dirigé, avec Robert Losno, le numéro « Regards sur le XVIIIe siècle allemand » (CEG 22). Au-delà de ses diverses publications, il reste pour beaucoup d’anciens candidats aux concours de recrutement le co-auteur du « Guide pratique de l’explication de textes en allemand du DEUG au CAPES », publié chez Masson.

Alain Faure entame sa longue carrière universitaire comme assistant à Paris IV, avant de rejoindre Grenoble puis Nice, où il est nommé professeur en 1976. Il y sera l’une des figures marquantes de l’Institut Maurice Marache, qui deviendra ultérieurement le département d’allemand de l’Université de Nice Sophia Antipolis (désormais Université Côte d’Azur). Son plaisir manifeste à enseigner, son humour, une bonhomie marquée et des dons de diplomate bienvenus lorsque conflits et inimitiés marquent de temps à autre le quotidien académique, sont les qualités qui restent dans toutes les mémoires. Sa bienveillance, discrète, a également marqué les esprits : Alain Faure ne mesurait pas son temps pour apporter conseils et soutien aux étudiants en difficulté, qu’il a su souvent mener au succès en dépit de bases fragiles. Grand voyageur, il a, entre autres, arpenté la RDA au volant de son minibus, faisant vivre le jumelage entre les universités de Nice et Iéna, alors que le pays était ostracisé par nombre de collègues. Peu avant son départ en retraite, il avait su déceler les dangers que pouvait signifier la « digitalisation » à marche forcée de l’institution universitaire ainsi que ses conséquences que tous désormais constatent et dénoncent, notamment le report sur les enseignantschercheurs d’un volume croissant de tâches administratives.

Nous garderons d’Alain Faure le souvenir d’un germaniste complet, à l’ancienne – au meilleur sens du terme, sachant laisser du temps au temps, et, last but not least, grand spécialiste de la Feuerzangenbowle qu’il confectionnait à la perfection, année après année, pour la Fête de Noël de « son » département.

Décès d’Alain Ruiz – Texte d’hommage de Jean Mondot

Nous avons appris le décès de notre collègue Alain Ruiz, qui fut professeur à
Aix-Marseille puis à Bordeaux Montaigne jusqu’en 2006.  A ses proches, à ses amis et anciens collègues, le bureau de l’AGES présente ses condoléances attristées.  Nous publions ici un texte d’hommage sous la plume du Professeur Jean Mondot.

Alain Ruiz (1938-2021)

Notre collègue et ami Alain Ruiz nous a quittés ce 6 décembre 2021. Il avait rejoint l’université Michel de Montaigne Bordeaux 3 en 1994 et il y avait enseigné la civilisation et l’histoire allemandes jusqu’à sa retraite en 2006. Il avait commencé sa carrière universitaire come assistant à la faculté d’Aix en Provence en 1964, était devenu maitre-assistant ensuite en 1968. Après avoir soutenu sa thèse d’Etat en 1979, il avait été nommé professeur dans la même université l’année suivante.

La carrière d’Alain Ruiz répondit à une véritable vocation pour sa discipline, la germanistique. Né à Alger en 1938, il avait d’abord fait des études classiques au lycée de la ville et manifesté très tôt un vif enthousiasme pour la langue allemande qui résistera même à une pédagogie peu amène. Au moment de choisir sa voie, il s’oriente donc vers des études d’allemand. Comme l’université d’Alger ne dispense pas de cours d’allemand, son professeur lui conseille d’aller étudier à Aix. Ce qu’il fait. Il y suit notamment les cours de Pierre Jalabert et de Pierre-Paul Sagave, passe ensuite les concours du CAPES puis d’Agrégation. Il en sort 3e. Ce beau succès lui vaut d’être remarqué aussi par le président du jury, Eugène Susini. L’époque était aux petites cohortes. L’agrégation était dotée d’une douzaine de postes sur lesquels les jurys prélevaient une somme souvent modeste de lauréats. L’année suivante, il obtient une bourse Alexander von Humboldt dont il aimait à rappeler qu’il avait été le premier boursier français depuis 1945. Son prédécesseur n’était personne d’autre que Pierre Bertaux. Alain Ruiz entame une thèse sous la direction de Susini sur un sujet qui se révèle trop vaste, Le mythe de Napoléon dans la littérature allemande, qu’il abandonne au bout de quelques années. Il continue ses recherches mais avec un autre directeur de thèse et un autre sujet. C’est sous la houlette de Pierre Bertaux qu’il va se consacrer pendant une dizaine d’années à l’étude de Karl Friedrich Cramer, pédagogue, journaliste et « jacobin » qui entretient un vaste réseau de correspondances dans toute l’Europe. Il a ainsi l’occasion de découvrir une lettre de Cramer à Sieyès qui attire l’attention de Walter Grab, professeur à l’université de Tel-Aviv et spécialiste d’une histoire allemande plus « à gauche ». Alain Ruiz « entre » dans le réseau jacobin et participera en particulier à la confection d’un lexique biographique d’histoire des mouvements démocratiques et libéraux en Europe centrale.

Par la suite, ses recherches influencées par Michael Werner et Michel Espagne vont s’orienter vers les passeurs et intermédiaires culturels. Les voyageurs allemands dans le midi seront impitoyablement débusqués. Il ne se contente pas d’ailleurs de publications, il organise aussi des expositions sur les voyages. En dehors de ces recherches historiques, il s’intéressait également beaucoup à la musique et à la chanson. À sa retraite, il participa à des chorales.

Alain Ruiz a été un professeur très consciencieux et scrupuleux, qui a laissé à ses étudiants un souvenir marquant. Il a aimé passionnément enseigner, donnant des cours à l’université du temps libre après sa retraite, recherchant des illustrations et des films pour mieux faire comprendre la civilisation allemande de Luther à Adenauer. Ses recherches variées et nombreuses ont été dans bien des cas pionnières. Il a été un collègue et un ami toujours dévoué, affable et ouvert. Sa fin de vie a été difficile, éprouvée par la perte douloureuse de son fils et par une série d’interventions médicales qui finalement ont eu raison de son vouloir-vivre.

Jean Mondot

Décès de Gilbert Krebs

Nous apprenons le décès, le 4 décembre dernier, de Gilbert Krebs, professeur émérite à l’Université Sorbonne Nouvelle. Il avait été successivement secrétaire général, vice-président et président de l’AGES.  A ses proches, à ses amis et anciens collègues, le bureau de l’AGES présente ses condoléances attristées.  Un hommage lui sera prochainement rendu sur ce site.

Hommage à Frédéric Hartweg

Nous publions ici un texte d’hommage au Professeur Frédéric Hartweg, rédigé par ses collègues du département d’études allemandes de l’Université de Strasbourg. L’AGES s’associe à cet hommage et présente à la famille, aux amis et aux collègues de Frédéric Hartweg ses condoléances attristées.

Décédé le 9 novembre 2021, Frédéric Hartweg fut un arpenteur passionné de la germanistique, au service de laquelle il a œuvré durant toute sa vie, tant dans ses activités de recherche que dans ses enseignements. Né en 1941 à Sessenheim, haut-lieu de culture en Alsace, son parcours de formation l’a mené de Strasbourg jusqu’à l’École Normale de Saint-Cloud. Après avoir obtenu l’agrégation d’allemand, il effectuera son doctorat d’état sous la direction de Jean-Marie Zemb. Il enseigne ensuite durant une vingtaine d’années à l’Université de Nanterre, avant de rejoindre l’Université Marc Bloch de Strasbourg en 1993. Dans la capitale alsacienne, il transmettra son savoir aux étudiants d’allemand en Langues, Littératures et Civilisations Étrangères et Régionales ainsi qu’à ceux du Centre d’Études Germaniques, institution de formation et d’études rattachée à l’Université Robert Schuman. À ces ports d’attache, il faut encore ajouter son activité par-delà les frontières de la germanistique française, entre autres à Marburg, Postdam, Francfort-sur-l’Oder, ou encore aux Etats-Unis. L’une de ses dernières distinctions fut sa cooptation comme professeur au Forschungszentrum Deutscher Sprachatlas de Marburg en 2018. Une telle activité lui a ainsi valu une reconnaissance internationale dont témoigne aussi son investissement institutionnel : Frédéric Hartweg a été membre d’institutions diverses telles que l’Association internationale der germanistes (Internationale Vereinigung für Germanistik), du conseil d’administration de l’office franco-allemand pour la jeunesse (Deutsch-französisches Jugendwerk), du sénat de fondation de l’Europa-Universität Viadrina à Francfort-sur-l’Oder.

Histoire de la langue allemande, de l’Alsace, protestantisme, place des églises dans les deux Allemagnes : nombreux sont les domaines de recherche explorés. Ces domaines se jouxtent, s’enchâssent parfois, dans le temps et dans l’espace, au fil d’une intense activité scientifique témoignant d’un éclectisme fécond. La vision de la germanistique portée par Frédéric Hartweg était celle d’une discipline ouverte, nécessairement pluridisciplinaire, décloisonnée. En témoignent ses quelque 300 publications, parmi lesquelles on relèvera, pour n’invoquer que trois de ses thèmes de recherche, son manuel d’introduction au Frühneuhochdeutsch, sa très volumineuse documentation en deux tomes sur les relations entre les Églises et le pouvoir est-allemand (SED und Kirche) ou encore l’ouvrage consacré à Sebastian Brant qu’il a dirigé avec Wolfgang Putschke. Son imposante production scientifique fait se côtoyer l’histoire de la langue allemande, le protestantisme en Allemagne, le rôle des Eglises dans la société, la littérature du Moyen-Age et celle de la période baroque, la communauté huguenote à Berlin, Thomas Müntzer et Martin Luther, l’histoire politique et culturelle de l’Allemagne du XXème. Et bien sûr l’Alsace à travers sa langue, sa littérature son histoire – à la fois terre d’origine, terrain de recherche et terreau pour la pensée.

 

 

 

 

Hommage à Pierre Vaydat

Notre collègue Pierre Vaydat est décédé le 24 septembre dernier. L’AGES s’associe à la tristesse et la peine de sa famille et de ses proches. Nous publions ici le texte d’hommage rédigé par notre collègue Andrée Lerousseau (Université de Lille) qui a été lu par Anne Lagny lors de Journée d’automne de l’AGES le 16 octobre 2021.

 

C’est avec tristesse et, pour ses anciens étudiants et doctorants un sentiment de profonde reconnaissance, que nous avons appris le décès du Professeur Pierre Vaydat, survenu à son domicile le 24 septembre 2021. Nommé en 1977 à l’Université de Lille, Pierre Vaydat l’a quittée en 2006 avec le titre de Professeur Émérite. Germaniste et historien des idées, il a dirigé durant plusieurs années ce qui était alors l’URF d’Études Germaniques, Néerlandaises et Scandinaves. Membre du Comité de rédaction de la revue Germanica depuis sa création en 1977, puis membre de son Comité d’honneur, il a assuré avec Charles Amiel la codirection de la revue des Annales du C.E.S.E.R.E., Études Inter-ethniques, de 1985 à 1989 et a pris la direction de la nouvelle série de 1995 à 2000. Dans le cadre de l’équipe d’accueil Textes et Interculturalité, il a organisé plusieurs colloques interdisciplinaires et coordonné un certain nombre d’ouvrages, « études réunies » autour d’un principe fédérateur qu’il avait l’art de dégager : on citera pour exemples « L’homme défiguré » (2002), « L’Europe improbable » (2005) ou « Figures et figurations du pouvoir » (2008). Spécialiste reconnu de la « Révolution conservatrice » en Allemagne à laquelle il a consacré ses premières recherches (il a soutenu sous la direction de Pierre Bertaux sa thèse d’État sur « L’utopie de la nation soldatique en Allemagne de 1900 à 1942 »), il n’a cessé d’interroger une histoire et des courants de pensée ayant conduit ce « pays des poètes et penseurs » à la catastrophe. Amoureux de Proust (ce jardin secret sur lequel il n’a pas écrit), fin connaisseur de Camus, admirateur de la culture italienne et de la littérature russe qu’il lisait « dans le texte », il a entamé sa retraite avec la publication en 2008 d’un essai sur Robert Vansittart, diplomate britannique, titulaire entre 1930 et 1937 de la plus haute charge du Foreign Office (Robert Vansittart, 1881-1957, une lucidité scandaleuse au Foreign Office). Homme des Lumières, persuadé que le savoir était la base de l’émancipation, il avait à cœur de faire partager à ses étudiants sa grande érudition, aussi bien dans le domaine de la littérature que dans celui de la civilisation ou de l’histoire des idées. Avec une attention particulière portée aux mots et aux concepts, dans un refus de toute approximation, il a formé à l’exigence et à la rigueur, tant à l’Université de Lille qu’à l’ENS de Fontenay où il fut durant plusieurs années chargé de cours pour les agrégatifs et les auditeurs libres, des générations d’étudiants auxquels il était entièrement dévoué, et il n’a eu de cesse de leur transmettre le bagage intellectuel nécessaire pour penser par eux-mêmes, faisant sienne l’injonction de Kant, empruntée à Horace : « Sapere aude ! ».

Pierre Vaydat a été inhumé au cimetière de Bagneux le mercredi 29 septembre à 14h30 et nous tenons à présenter à son épouse, Madame Jacqueline Vaydat-Lenain, et à ses proches, nos plus sincères condoléances.

 

Andrée Lerousseau

Hommage à Philippe Forget

Notre collègue Philippe Forget nous a quittés le 22 octobre dernier. L’AGES s’associe à la tristesse et la peine de sa famille et de ses proches. Stéphane Pesnel (Sorbonne-Université) lui rend ici hommage et nous le remercions d’avoir su trouver les mots justes pour en retracer la carrière et l’engagement pour les Etudes Germaniques. 

Philippe Forget nous a quittés le vendredi 22 octobre 2021, à l’âge de soixante-huit ans. Nous perdons en lui un collègue au parcours exceptionnel, mais aussi, pour certaines et certains d’entre nous, un ancien professeur dont l’enseignement a compté de manière décisive. L’apport de Philippe Forget aux études germaniques est considérable.

Dans les différents postes qu’il occupa en classes préparatoires, aux lycées Poincaré (Nancy), Louis le Grand, Henri IV et Jules Ferry (Paris), Philippe Forget fut un pédagogue infatigable et novateur, soucieux de prodiguer la meilleure formation intellectuelle possible à ses élèves. Nombre d’entre elles et eux enseignent aujourd’hui à leur tour dans les disciplines les plus variées du domaine des lettres et sciences humaines et savent que c’était tout sauf anodin que de croiser Philippe Forget sur sa route. Il aimait enseigner la langue allemande, dont il maîtrisait comme nul autre la richesse et les nuances, transmettre la culture littéraire dont il était porteur, et plus que tout, inviter à lire les grands textes sans œillères, sans a priori interprétatifs, sans les poncifs esthétiques et les jugements de valeur arbitraires qui risquaient d’émousser leur force. On recevait son enseignement comme on reçoit un cadeau pour l’existence. L’avoir comme guide à travers les subtilités du théâtre de Lessing ou de la pensée du romantisme allemand, de la poésie de Goethe, d’Hölderlin, d’Eichendorff ou de Rilke, alors qu’on sortait tout juste des classes du secondaire, c’était entreprendre en sa compagnie un cheminement difficile, mais incomparablement exaltant, au cours duquel jamais il n’imposait une parole dogmatique ni ne se posait en maître incontesté, posture qui lui eût fait horreur. Lui qui avait tant pensé l’herméneutique littéraire savait – précisément parce qu’il connaissait le prix de l’effort – être d’une grande indulgence face à la frilosité et aux maladresses des travaux de ses élèves, cherchant toujours à y valoriser ce qui pouvait encourager et faire progresser sans pour autant dissimuler ce qui était problématique. Ses légendaires polycopiés, articulés à la parole vivante du cours, pouvaient au premier abord surprendre par leur densité conceptuelle, mais leur lecture attentive permettait d’apprendre à réfléchir de manière autonome, et à gravir les marches de l’interprétation textuelle.

Malgré la lourdeur de sa charge de cours et le travail incessant de correction de copies, qu’il accomplissait avec la même rigueur que celle avec laquelle il s’acquittait de toutes ses autres tâches, Philippe Forget est parvenu à mener tout au long de sa carrière, et même une fois à la retraite (un mot qui n’avait d’ailleurs pas grand sens pour lui), une intense activité de chercheur en littérature, en théorie littéraire et en traductologie. Toujours il revenait dans ses travaux et publications à cet âge d’or des années 1770-1830, à quelques grands textes qui constituaient le cœur irradiant de sa culture et de sa réflexion : Les Passions du jeune Werther, qu’il connaissait comme nul autre et dont, pourtant, il s’émerveillait de sans cesse découvrir de nouvelles facettes, Les Affinités électives, les nouvelles de Kleist, Heinrich von Ofterdingen, et aussi les récits d’Hoffmann avec leurs jeux ironiques et leurs constructions mentales si subtils. D’une probité intellectuelle qui lui faisait refuser toute collaboration pour laquelle il estimait ne pas avoir la compétence requise, il avait néanmoins, pour des textes précis ou des auteurs qui suscitaient sa curiosité et à propos desquels il estimait avoir trouvé un angle de réflexion fructueux, ponctuellement élargi son domaine d’investigations, se penchant avec bonheur sur des œuvres de Rilke, de Schnitzler, de Roth, de Dürrenmatt, de Kaschnitz, de Frisch, de Plenzdorf, de Nizon. Ses réflexions sur l’histoire littéraire et sa méthodologie se sont concrétisées par la mise en chantier d’une Nouvelle histoire de la littérature allemande dont parurent, hélas, seulement les deux premiers tomes, rédigés en collaboration avec plusieurs spécialistes de renom. Ses recherches de traductologie, menées depuis le tout début des années 1980 et éprouvées dans des séminaires tenus à Heidelberg ou à Paris, ont entre autres abouti en 1994 à la publication d’un livre au titre volontairement polysémique, Il faut bien traduire. Marches et démarches de la traduction. Ses études sur Hans-Georg Gadamer et sur Jacques Derrida ont constitué, quant à elles, une autre branche importante de ses recherches et ont donné lieu à plusieurs travaux fondamentaux dans ce domaine, dont un livre auquel il tenait beaucoup et dans lequel il avait voulu faire converger toutes les lignes de force de sa réflexion sur le sujet. Ce livre est encore à paraître.

Philippe Forget fut enfin un traducteur de tout premier ordre. Il ne concevait pas son activité de traducteur indépendamment de sa pratique de l’interprétation textuelle et de sa réflexion théorique, toutes ces approches de la littérature étaient liées dans son esprit par une relation de nécessaire interdépendance. Avec lui, la traduction n’était plus simple affaire de goût subjectif, d’artisanat empirique, de sensibilité impressionniste au style de tel ou tel auteur. Elle se fondait sur une lecture « à la loupe » des œuvres choisies, dont il cherchait à repérer les réseaux lexicaux et motiviques, les nervures sémantiques plus ou moins visibles, la trame textuelle, pour ensuite passer à un travail de transfert vers le français dont chaque détail était soupesé. Inconditionnellement au service de l’auteur abordé, il refusait tant l’écueil du nivellement et de la normalisation que celui de l’étrangeté pour l’étrangeté. On pourrait penser qu’une traduction à ce point ancrée dans une approche philologique et théorique court le risque d’aboutir à un texte français artificiel et dépourvu d’élan. Il n’en est rien : la contradiction n’est qu’apparente, c’est précisément ce travail minutieux accompli en amont de la traduction qui permet de préserver l’organicité des œuvres. En plus d’être traduits avec une admirable précision, les livres auxquels Philippe Forget s’est consacré demeurent remarquablement vivants sous sa plume : il suffit pour s’en convaincre de reprendre ses Passions du jeune Werther de Goethe, ses Tableaux nocturnes d’Hoffmann, ses scènes De la vie d’un vaurien d’Eichendorff, ou encore sa Nouvelle rêvée de Schnitzler.

Travailleur infatigable, Philippe Forget s’est employé, avec la rigueur et la ténacité qui étaient les siennes, à mener à leur terme, alors que son corps le faisait souffrir, tous les travaux encore en suspens qu’il s’était engagé à remettre. C’est là une chose qui force l’admiration, mais qui, au fond, ne surprendra guère celles et ceux qui l’ont connu. Son intelligence acérée, son érudition sans pareille, son esprit parfois caustique, son sens du jeu de mots signifiant et un brin provocateur, son regard tour à tour sérieux et malicieux sous son front plissé par la réflexion, sa générosité amicale nous manqueront infiniment.

Stéphane Pesnel